Les mots bleus.

La chanson intégrée.
Les mots bleus.
Il est six heures, le réveil a sonné depuis longtemps et j’ai du mal à sortir du lit. Les rêves sont encore présents, collent à mon corps engourdi. Au clocher de l’église le quart d’heure a sonné. Je m’étire, attention à la crampe qui menace ces temps-ci ; surtout ne pas tendre la cheville et garder les orteils et le pied à angle droit. Le chat ronronne près de moi. Il pose sa patte veloutée sur ma joue et bâille. Je pose ma main sur sa fourrure et je sens ses poils sous mon nez. Son odeur de chat que j’aime.
Tout à l’heure, je passerai dans le square où les dahlias, les asters, les arums, toutes les fleurs poétisent en silence. J’aime beaucoup cette expression. Elle n’est pas de moi. Mais c’est vrai que leurs images colorées imprimant nos rétines rappellent quelques vers des poésies de nos chansons d’enfance ou de jeunesse « comme un p’tit coqu’licot mon ange comme un p’tit coqu’licot » « j’ai descendu dans mon jardin pour y cueillir du romarin » « mon amie la rose me l’a dit ce matin »
Allez, mon chaton joli, on se lève. On a du pain sur la planche. Kikou connaît mon rituel. Il sait mon rêve, il sait que je suis un peu fou. Non, pas obsessionnel, un peu dingue juste pour le plaisir, pour me donner l’envie d’exister un peu plus, de croire en moi encore une fois, de me dire que je suis capable d’aimer, que je suis apte à être regardé, à être aimé. Cela fait bien un mois que je suis au rendez-vous avec mon Rolleyflex autour du cou. Le scénario est toujours le même.
Une fille va sortir de la mairie. Elle ajuste sa capeline et ses lunettes de soleil. Son sac bleu en bandoulière, elle descend les marches du perron en faisant voler les vaguelettes de sa jupe jaune.
Comme chaque soir, je l’attends. Mon appareil photo en balancier autour du cou, je la photographie.
Elle me sourit. Je lui rends son sourire par un signe de la main, timide. Je clique encore plusieurs fois en suivant sa descente des marches de granit bleu. Je choisis la lumière du crépuscule à chaque fois, celle qui crée une fine auréole argentée autour de sa silhouette rapide.
Comme chaque soir, je me dis qu’il faudrait que je lui parle mais elle s’éclipse aussi vite qu’elle est sortie. Je me permets de penser qu’elle doit être amusée par ce photographe dont elle ignore tout. Pour quel magazine, quel studio, quel journal œuvre-t-il ? Ou alors, à force de me voir, elle pourrait s’inquiéter. Pourtant, tous les soirs à dix- sept heures elle est là ; elle dévale l’escalier de pierre et chaque soir, elle porte une tenue différente. Chaque soir, je fais mes clichés. Heureusement, les passants de fin d’après- midi sont de bons paravents complices ignorants. A tout prix demain, sûr, je m’approche, je monte les marches à moins une. C’est décidé.
Tu m’entends Kikou, je l’arrête. Je laisse mon appareil photo dans son sac. Kikou ronronne toujours et m’approuve en miaulant. Je lui dirai les mots bleus…non, elle ne va pas comprendre ces mots bleus. Lesquels : ciel, yeux, mer, c’est pas clair ça ! Les mots qu’on dit avec les yeux. Ah, ça c’est plus parlant. Mais avec les yeux cela implique que je doive m’approcher d’elle plus près. Comment je vais m’y prendre ? Kikou caresse ma joue. Non Kikou, parler me semble ridicule. Prendre ma respiration avant d’y aller. Je m’élance, et puis après deux mètres je recule. Non, je n’y arriverai pas. Comment va-t-elle réagir devant une phrase inutile qui briserait l’instant fragile, celui que je balance en moi comme un funambule sur un fil de barbe à papa. Cet instant, celui d’une rencontre. Quelle angoisse ! La réussir.
Ah ! Je préfère me souvenir de celle de mes parents qui en s’invitant au bal des pompiers n’ont eu ni à parler ni à réfléchir. Une valse, un tango et hop. Un regard, des mains, des tailles fines, des pieds légers des envolées des renversements ; attendre patiemment les samedis suivants. Ah ! Ils connaissaient la musique !
Mais si ! C’est possible ! Je lui dirai les mots bleus, ceux qui rendent les gens heureux. Ne lâche pas Benoît ! Trouve tes mots Renaud ! Pas ceux de la chanson, Samson ! Je l’appellerai sans la nommer, c’est facile, je ne connais pas son prénom ! Mad’moiselle Vous ! Mad’moiselle Toi ! Et tu crois qu’elle va s’arrêter ?
Je suis peut-être démodé et si le vent d’hiver souffle en avril, si, si, cela peut se faire ; tiens, en 1998 nous avons même eu la neige, je me tairai, je ne dirai rien, j’aime le silence immobile d’une rencontre ; je suis capable de rester une heure à écouter les battements des ailes des oiseaux, les enfants batifoler dans les pelouses. Mais elle, si gracile, si pressée, si loin d’une rencontre ?

Hippolyte-Hentgen ; Kaléidoscope.

1er octobre 2018.

Saisie devant le seuil, je vois comme un kaléidoscope pour enfants. Un Jeu, une fresque peinte pour enfants de grandes tailles. Qui monte à l’échelle ? Qui est en bas ?
Seraient-ce des broderies ? Un travail à quatre mains pour un espace ludique.
Des fragments de Bande Dessinée, des gros plans, des détails agrandis : les premiers pas de Mickey, ses premières silhouettes. Ce livre d’images se déroule comme sur une bobine de cinéma : une histoire sans histoire.
Y aura-t-il un début et une fin ?
Hippolyte et Berger.
Chaque « vignette » de drap jaune, vert, rose…reçoit qui une résille noire, qui un tricot au point mousse, en maille anglaise, un autre un tissu coloré en forme d’étoile, qui une image tramée comme issue d’impression de journaux, tous cousus piqués à la machine.
Pourra-t-on en réaliser une tapisserie murale ou de sol ?
En suivant les pointillés et « en évitant les projectiles qui se font fort de partager une femme en deux morceaux dans le sens de la taille », vous prendrez le temps de crocheter, de coudre, d’assembler, si vous tombez sur la case violette à la treille fleurie ou bien de tricoter si vous tombez sur la case jaune où se rencontrent les cœurs.
Tissus, tricots et couture sont-ils typiquement gestes féminins ?
Les bruits et les mouvements sont ceux de la machine qui pique et coud ; des bras qui soulèvent les coupons de toiles colorées ; des aiguilles qui cliquètent ; des mains qui étirent fils et ourlets ; des doigts qui assemblent ; des ciseaux qui crissent et qui découpent ; des voix qui choisissent, qui rient, qui négocient, qui décident, qui se taisent ; des regards qui se souviennent, qui relisent, qui photographient, qui agrandissent, qui attendent dans l’atelier des artistes.
Que montre le doigt ?
Comment entendre ce qui ne parle pas ? Cette famille est-elle croyante ou athée ? Comment réagir face à l’inconnu ?
Si vous effacez la mémoire : tous les tabous, œuvre, mode, à quoi ressemblerait sa prochaine œuvre ?

Pour entendre ce qui ne parle pas, pour montrer du doigt ce qui ne se voit pas, pour sentir ce qui n’a ni odeur ni texture
Cet espace pour sourd, cet espace pour aveugle, cet espace pour hémiplégique
Cet espace vers un inconnu, sans aucune notion de temps ni d’appartenance :
C’est la Création Artistique.

Espace Saint-Cyprien, Patrice Couget, Terra Ma(d)re, janvier 2019

C’est une œuvre arrondie et creuse, en forme de haricot ou de rein

L’extérieur est craquelé, éclaté par endroits, la terre cuite porte des fissures, sa panse tailladée est granuleuse, de fines déchirures tournicotent et déforment la surface. Grise, marron, orangée par endroits, elle peut prendre selon l’éclairage des teintes bleutées.

À sa surface se dresse une branchette à plusieurs rameaux où un homoncule s’emmêle à une brindille tordue. Son regard porte loin, surveillant les éléments depuis sa micro planète en orbite autour du soleil-Crâne blanc. Capitaine du vaisseau, il surveille aussi la température de cuisson de la terre.

L’intérieur est lisse et doux, creusé patiemment, affiné, caressé, destiné à recevoir un bijou précieux, un trésor, la photo d’une personne aimée, un mini carnet de pensées poétiques, des gouttes d’eau de source. Il abrite aussi des êtres infiniment petits, légers et mobiles qui fatigués de danser, se blottissent sur des lits de laine bleue posés dans des refuges de terre émaillée et pailletée d’ocre.

Joëlle    

une pincée de tuiles

Une pincée de tuiles

Qu’il est loin mon pays, pensais-je dans la cour de l’école Arthur Rimbaud de Chanteloup les vignes, qui n’avait de bucolique et poétique que le nom. Patrouillant dans la cour de récréation cernée par une haute grille qui la protégeait d’éventuels projectiles et intrusions, je songeais : qu’il est loin.

Parfois au fond de moi se ranime le souvenir de ce temps là où je trimballais ma nostalgie dans mon cartable de cuir fauve usé. Je marchais le long de la Seine à Conflans Sainte-Honorine, seul lieu dont la beauté me paraissait égaler l’eau verte du canal du Midi. Y manquaient toutefois le rose et la brique rouge des Minimes, Saint-Germain-en-Laye était belle et glacée et Achères plutôt grise, on ne pouvait les confondre avec ô mon paîs, ô Toulouse, ô Toulouse.

Je me souviens du moment où je reprends l’avenue vers l’école quand mon fils me dit : « y en a qui arrêtent pas de nous embêter, on jette mon cartable et on est bourré de coups de poings ! » . Je lui conseille de ne pas se laisser faire si on l’attaque : « Ici, si tu cognes, tu gagnes. C’est des lourdauds qui ne comprennent que les coups. Ici, même les mémés aiment la castagne. »

Revenus en banlieue toulousaine il me dira, ravi de sa première journée : « Dans la nouvelle école, personne nous tape à la récré. ». Ô mon paîs, ô Toulouse, plus calme et plus douce à vivre que dans la chanson. Moi qui avait fait tant d’efforts pour neutraliser mon accent, sur les conseils de notre inspecteur qui prônait le français standard, me voici ébahie qu’un torrent de cailloux roule dans ton accent, Toulouse, et je m’embrouillais parfois croyant les gens en colère mais non, ce n’était que de la passion. Je devais me rendre à l’évidence : ta violence bouillonne jusque dans tes violettes, Toulouse.

Ceci me rappelle une dispute entre un normand que nous hébergions et mon ami qui le traita familièrement de con par un automatisme de langue. Je tentai de le rassurer. « Vois-tu, à Toulouse, on se traite de con à peine qu’on se traite », mais il ne voulut rien savoir. Alors je songeai :  Il y a de l’orage dans l’air et pourtant, on ne lui voulait aucun mal au normand, c’est vraiment con qu’il se fâche !

Je les laissai à leur malaise pour me balader au centre ville et comme jadis et comme toujours, je vis combien l’église Saint-Sernin illumine le soir et m’asseyant sur un banc qui la borde, j’ouvris un carnet de croquis pour la dessiner sous la forme d’une fleur de corail que le soleil arrose d’un voile orangé. C’est peut-être pour ça, pour cette tranquille beauté, Toulouse, que malgré ton rouge et noir hanté du souvenir du martyre Saturnin, évêque attaché à un taureau et traîné sur les pavés de la rue du Taur, pour cette résistance que tu as, c’est peut-être pour ça qu’on te dit Ville Rose.

Me revoici plongée dans le souvenir de mes années étudiantes et je revois ton pavé, ô ma cité gasconne, la rue Lakanal et ton trottoir éventré sur les tuyaux du gaz, la prairie des filtres et le cinéma Saint-Agne où l’on regardait les films sur un écran gigantesque, enveloppés de lourds et odorants nuages de fumée. Cette nonchalance méditerranéenne me rappelle la chanson de Claude Nougaro, Toulouse, dont les paroles m’émouvaient aux larmes lorsque j’étais ailleurs, sentant que mes racines se desséchaient, et plus particulièrement m’émouvaient ces deux alexandrins: Est-ce l’Espagne en toi qui pousse un peu sa corne, Ou serait-ce dans tes tripes une bulle de jazz ? Quand le jazz est là, Nougayork est ici.

Tout cela, ça fait un bail, à présent je me balade tranquillement, voici le Capitole et comme tous les ans sur la place, les stands de Noël se préparent à déverser leurs spécialités, leur artisanat et leur produits manufacturés, ça va sentir le vin chaud, les chichis, les grillades. J’y arrête mes pas, je songe que j’achèterai peut-être avant Noël, à quelques pas du théâtre où les ténors enrhumés tremblaient sous leurs ventouses, quelques uns de ces récipients transparents et thérapeutiques utilisés jadis contre les refroidissements et redevenus à la mode, car voilà un cadeau original, les ventouses. Je suis tirée de ma rêverie par le joli sifflement de rossignol d’un passant, et dans ce bref espace sonore j’entends encore l’écho de la voix de papa, c’était en ce temps là mon seul chanteur de blues.

Aujourd’hui je vis à Cugnaux où les buildings ne grimpent pas trop haut et où je cultive tomates et salades dans mon jardin près de la base militaire, mais c’est plus tranquille qu’à Blagnacles avions ronflent gros. Tout de même, je me surprends à regarder les devantures d’agences immobilières qui proposent des appartements toulousains. Mais si l’un me ramène dans cette ville, pourrais-je y revoir ma pincée de tuiles comme m’offrait à admirer jadis la minuscule fenêtre de ma mansarde d’étudiante donnant sur le toit des Jacobins, où contemplant les variations du rose orangé sur un coin de ciel, j’entendais : Ô mon paîs, ô Toulouse, ôhooo Toulouse.

Joëlle, octobre 2018

l’horloge de la gare

l’Horloge de la gare

Je suis une vielle dame respectable.Il y a plus de 100 ans qu’on m’a installée là.Au vu de mon poids, de mon importance, on a construit pour moi un grand bâtiment blanc, imposant.
Je ne suis pas tout à fait au cœur de la cité mais idéalement pas trop loin du centre.Le cœur de la cité c’est pour mes collègues,les cloches qui carillonnent. Moi, je suis silencieuse.
Je marque le temps de façon précise, régulière.je suis là pour les voyageurs, je leur suis indispensable.Je les vois arriver, traînant de lourdes valises ; ils me supplient de ralentir, mais je suis inflexible,et l’heure fatale arrive….
Je suis un repère, un fanal dans la ville, le lieu de rendez-vous ; j’en ai vu des amoureux se retrouver, je les ai couvés ; j’ai vu des échanges comme ceux du bon coin depuis quelques années….
Je domine, je surplombe les cohues de travailleurs matin et soir. Aux heures creuses il y a peu de trains, je laisse filer le temps ; alors je me souviens :
J’ai été filmée en gros plan, mes rouages, l’avancée inéluctable du temps. C’est même arrivé à plusieurs reprises, je peux dire que les plus grands acteurs et metteurs en scène sont intimes avec moi !
Harold Lloyd, géant du burlesque muet dans safety last par exemple ; Dernièrement ma présence a même écrasé les autres protagonistes, il faut dire que l’acteur n’était qu’un enfant mais le metteur en scène Martin Scorsese m’a beaucoup filmée, et en gros plan !
Je déteste particulièrement qu’on m’appelle maintenant « analogique », à l’heure de l’électronique ça veut dire anachronique.
Je trouve scandaleux,que maintenant on n’apprend plus aux enfants à dire il est midi moins vingt mais ils lisent sur leurs portables 11h40;je ne comprends pas que mes régleurs,mes employés SNCF,laissent faire !
Je ne suis plus l’unique,celle vers laquelle se lèvent tous les regards en attendant un rendez vous, en allant prendre le train des vacances ;
Ils nous promettent une belle jeunesse avec ces enfants, incapables de se repérer dans le temps grâce à mes deux aiguilles élégantes, complémentaires qui se déplacent le long de mon cadran…
Des cristaux de quartz prétendent me remplacer ! Ils se multiplient et que fait- on, je vous le demande,pour l’écologie, préserver les ressources naturelles ?
Quand il n’y aura plus de quartz moi je serai là, fidèle au poste, prête au service, inusable !
Moi j’existe de façon intrinsèque. Je suis. J’ai été posée la, la je reste au dessus de l’agitation du monde,pas question de carrière ni de promotion. Je suis la, à ma place.Aucune promotion n’est envisageable quand on a un poste comme le mien !
J’ai toujours marché, le temps ne s’arrête jamais.Je ne me déplace pas, les autres voyagent pour moi.Je les regarde aller et venir, s’agiter, partir en voyage. Pour quoi faire ? Est ce que le temps passe plus vite ailleurs ?
Je me déplace dans l’espace temps avec les jours qui rallongent au printemps par exemple.
Je ne connais pas la solitude ; il y a tous ces gens qui m’admirent depuis le sol, ces regards levés sur moi. Je vous l’ai dit, je n’ai pas voulu aller en centre ville, encore moins avec les collègues des aérogares. Mon destin est d’être unique.
Quant au bruit, vous ne trouvez pas qu’il y en a assez dans une gare ?
A quoi servirait d’être une horloge parlante si vous étés inaudible?Les annonces SNCF aujourd’hui, les sifflements des trains à vapeur autrefois, suffisent a assourdir les gens. Je sais qu’il y a des horloges en ménage avec des cloches, avec des sonneries stridentes et même avec des robots téléphoniques. Les uns seront obsolètes avant moi, les autres ne seront conservés que par nostalgie….
Si j’avais un bourreau, ce pourrait être la rouille et l’usure du temps. Si un jour on cessait de m’entretenir, de me graisser, de régler mes engrenages, je perdrai de ma puissance. Je l’imagine la rouille, attaquant certaines petites pièces,essayant de briser une dent,ébréchant un arbre à cames. Fidèle à ma mission, je continuerai mon travail, mon devoir avec mes aiguilles plus lourdes à déplacer, plus lentes a parcourir leur course.
Car, voyez vous, ignare, ce que vous appelez 2 traits noirs noirs mobiles s’appellent des aiguilles. L’une plus courte marque les heures pendant que sa grande sœur court plus vite pour indiquer les minutes. L’une prend 12 heures pour un tour de cadran,l’autre le parcourt en 1 heure.
Ainsi je tricote le temps. Pas à pas , de façon régulière ; un rang, ou plutôt un tour dure toujours une heure. Maille à maille, un ouvrage de dame, vénérable et durable.Le temps va en mailles endroit, jamais en mailles envers ; c’est le fil d’argent de la vie que je tisse en jersey, en chevrons pour les petits mousses, pour tous des les nids d’abeilles, des points de riz, et pour les vieux loups de mer des torsades et côtes anglaises.
File la laine, file les jours.

barbe bleue raconté par les objets

Je suis du plus bel indigo.Perdu au milieu de mes frères,je rêve d’un destin unique.Au lieu de quoi,je suis là, dans cette barbe touffue; Jamais le barbier n’a un regard pour moi,alors que je sais que mon bleu est plus intense que celui de tout les autres.
Je vis sur les joues d’un géant, fier de la couleur de sa barbe.Il est riche, il est puissant.Sa fortune lui a permis de marier quelques filles de bonne famille, l’une aux yeux cobalt, une autre parée de turquoise,l’autre un peu fleur bleue, une qui avait le blues,une cordon bleu,la dernière parfumée à la lavande….j’en ai compté 6 : six belles ecchymoses,6 peurs bleues,6 disparues ;
Aujourd’hui, il a joué du rasoir,des petits ciseaux,nous a parfumés.Il se marie, le ciel est azur,et la petite mariée, la 7eme, a posé sa menotte prés de ma racine, a caressé mon bulbe ; j’espérai d’autres ébats, mais il l’a laissée là, et nous sommes partis,morbleu, vers la ligne bleue de l’horizon…..

D’ébène et d’argent,dérobée, je suis fermée…close, nul ne doit m’ouvrir, je garde le secret.
Je suis la servante obéissante d’un maître complice.J’ai une mission strictement confidentielle, close, mystérieuse,silencieuse.Mon mystère est ma force.Je les attire, les fascine.
Il leur confie à toutes la petite clef de la curiosité et de l’interdit .Et je les vois venir vers moi, m’enduire de cire, frotter mes ferrures et essayer de glisser un œil dans la serrure.Je leur chante mon appel muet :» viens voir ce que je cache,ce qui t’es interdit »
Celle ci va de porte en porte, me caresse le chambranle, introduit la petite clef de la connaissance puis repart…je sais que tu ne résistera pas à la tentation….

Ma vie c’est courir, aller et venir.Je parcours les artères, les vaisseaux du cœur et des poumons, des petits orteils à la jugulaire et je marche, véhicule,roule !
Je me suis échappé de six corps exsangues, pendus par les cheveux.Certaines avaient le sang bleu, d’autres se faisaient du mauvais sang, mais toutes se sont vidées, hémorragiques, ou goutte à goutte….Je ne coagule pas, il me faut du sang frais ; Je veux du flux, je veux m’étendre, me répandre, m’amplifier, embrasser d’autres globules.
J’ai taché la petite clef d’or, une gouttelette a suffit!Elle frotte, savonne la tâche, révélatrice de sa faute. Je reste, rouge carmin incrusté sur l’or.
Il va rentrer, me verra et fera couler le sang…Sanguinaire à mon service il va l’égorger dans le cabinet ou je pulse, ou j’attends…j’entends les battements du cœur de la femme, son sang qui s’affole dans la carotide gonflée….

Tour d’angle du château, je domine. Je n’ennuie, il ne se passe jamais rien dans ce plat paysage ; je vois le seigneur partir, revenir, je vois de jeunes épousées entrer et ne jamais ressortir. Avec l’échauguette et le chemin de ronde on n’a plus rien à se raconter.L’escalier hélicoïdal lui en voit des choses se passer en bas, tout en bas;il nous raconte, des crimes, des cris mais on ne le croit pas- ça sa saurait-
Depuis peu des pas précipités, une respiration haletante arrivent jusqu’ici par l’escalier. Une jeune femme échevelée s’appuie aux créneaux, elle appelle de façon rituelle sa sœur, une certaine Anne.
l’autre répond, elle ne voit rien venir ; nous on le sait que rien ne se passe ici sur cette morne plaine!mais ça fait un peu de mouvement sur les mâchicoulis….
Mais voici que pierre à pierre une histoire va se construire ; nous voyons arriver au grand galop notre seigneur. Jour à marquer d’une pierre blanche, il monte jusqu’ici.
Il porte un long couteau, c’est à ce moment exact que le sœur dit voir venir des cavaliers.
Pont levis, abaisse toi, douves laissez passer, il va y avoir du mouvement !
Qui sait peut être entrerons dans la prospérité dans ce paysage ou seul le soleil poudroie et ou l’herbe verdoie.

le feu

Je suis le feu ; je suis sauvage, j’accepte parfois d ‘être apprivoisé ;
Je suis celui qui a vu grandir le monde et l’humanité.

A la naissance du monde, j’étais là. J’étais là dans l’incandescence du soleil,dans la lumière des étoiles.
Je suis le feu initial,indompté,au cœur du magma terrestre ; parfois j’éructe.

Je suis le feu ; j’ai veillé sur la petite enfance du monde.
J’ai été le feu sauvage des grands incendies qui les a fait fuir.
Je me suis laissé saisir pas l’intermédiaire du frottement du silex, du bois.
Je suis le feu des cavernes qui a éloigné les bêtes sauvages,a réchauffé Homo sapiens.

Je suis le feu qui a vu grandir l’homme.
Le feu violent qui a ravagé leurs villes de bois et de paille,la foudre qui les a terrorisés.
Le feu qu’ils ont voulu expliquer, moduler de leur croyances:
Prométhée, le vol du feu aux dieux,les forges de Vulcain,les démons de l’enfer,les langues de feu de pentecôte, les bougies, Hanoucca, la purification par le bûcher pour les sorcières et les hérétiques….

Je suis le feu qui accompagne l’age adulte de l’humanité.
●Le feu sauvage du Vésuve qui ravage et conserve sous la cendre;
Le feu sauvage qui fait souffrir les grands brûlés,qui séduit les pyromanes,fait courir des risques aux pompiers;celui qu’on croit apprivoiser et qui soudain tue,coup de grisou.

●Je suis le feu domestiqué,celui qui les réchauffe et les éclaire :

Je suis le feu du travail : culture sur brûlis,forgerons, souffleurs de verres,potiers, charbonniers…

je suis le feu qui nourrit:cuire à petit feu,à l’étuvée, crépiter,griller les châtaignes,odeurs de caramel et de pain grillé.
Je suis le feu des loisirs:contes et confidences au coin du feu de cheminée,feu de camp, feu de joie de la saint Jean,celui des coups de soleil des vacances,feu d’artifice.

●Je suis le feu des images symboliques:péter le feu,avoir le feu au cul,être tout feu tout flamme,le feu aux joues,la petite flamme,il n’y a pas le feu au lac,à feu et à sang,il n’y a pas de fumée sans feu….

Je suis le feu qui sera encore là quand l’homme sera mort.
j’ai présidé aux immolations en Inde,j’étais présent pendant l’holocauste, et je suis là maintenant qu’ils organisent des funérailles avec crémation, qu’ils répandent les cendres de ceux qu’ils ont aimé.

Je suis le feu éternel.
je resterai avec l’air qui m’alimente et me transporte, avec la terre que j’habite au cœur et qui parfois m’étouffe, avec l’eau qui parfois me domine et que je peux faire partir en fumée.

Je suis le feu considérable,brasier puissant,laves incandescentes.
Je suis le feu minuscule,légère étincelle volatile,feu follet fugace.

autour de l’escalier

Goré, de belles demeures coloniales à flanc de côte atlantique.
Au plus bas, coté océan pas d’escalier, pas de marches ; un plan incliné glissant, couvert d’algues putrides.
Porte sans retour.
Coups de butoir des vagues, grouillement des rats.
Des tonneaux noirs, visqueux engrangés là; il fait noir, il fait humide.
Porte sans retour.
Des objets accumulés dans le noir, comptés, mesurés, richesse entassée.
Parfois un navire ; cris perçant le silence, allers /retours en pirogue.
Déchargement ;
Embarquement.
Porte sans retour.
De longues files,descendues du niveau supérieur, têtes baissées, bruits de chaînes ; ce ne sont pas des hommes, juste de la marchandise échangée.
Porte sans retour, voyage sans retour.

Juste surplombant le quai,béant,inquiétant,un escalier étroit. Voûtes cintrées,angles saillants ; aucune lucarne,air étouffant,noir virulent,espace descendant vers les entrailles.
Néant,chiendent,entassement,grincements de dents…
Langages poignants, gémissements…
Des graffitis mordant le salpêtre.
Parfois des chants, des onomatopées :les murs, les marches en sont tremblants.
Les noms sont inexistants de ces prisonniers frissonnants, un seul matricule infamant pour les différencier.
Leur chant lancinant…
Leurs pleurs dissonants…
Cachot, violence,et ce mot justifiant l’esclavage : argent,argent,argent….

Au rez de chaussée, coté cour la lumière est un peu plus présente.
La cour est rectangulaire, 2 portes noires sur chacun de ses cotés ; quelques marches usées pour descendre aux pièces de l’office ; la porte est la seule ouverture de ces pièces.
Travailler, travailler ;
Balayer, nettoyer ;
Cuisiner, servir, se taire,surveiller, punir.
Balayer la cour sous le soleil de l’après midi,
Porter des seaux d’eau tirée du puits.
Suer, souffler, ne pas s’arrêter, ne pas se laisser distraire, ne pas trébucher sur les marches .
On a pu monter de l’infâme étage inférieur ; on a pu revoir la lumière, mais à quel prix ?
Trimer, œuvrer,bosser,besogner,servir, exécuter,peiner,supporter, accepter pour ne pas redescendre.
« s’ious plaît Maîtresse », « oui M’dame », « merci Monsieur »….
Ravaler ses larmes, apprendre une autre langue ;
Subir le joug,la tyrannie, ne jamais se plaindre ;
« oui Maître », » tout de suite Maîtresse »….
Les marches, un jour ont vu un maître, un blanc, venir parler d’abolition, d’émancipation, d’injustice ;
Cela ne s’est jamais reproduit
D’autres marches ont vu un maître trousser la petite servante sans qu’elle ne puisse rien dire.
Cela s’est souvent répété.
Il y a les marches savonneuses et glissantes de la laverie ;
Les marches acérées, arêtes saillantes de la forge ou sont fabriqués les fers, les chaînes ;
Il y a les marches évasées par milieu des cuisines, usées à force d’être lessivées.
Il y a Paulette, Josette, Ginette qui cousent près des marches pour essayer de capter un peu de lumière ; pas le droit de s’y asseoir.
Il y a Philobert, Camille, Dieudonné qui portent des fardeaux, coupent le bois, transpirent au soleil ;
iI y a des Arafan,Coumba,Bintou,Toumani qui ont du répondre à un autre nom.
Il y a des ombres qui font marcher la grande maison, qui glissent sur les marches, qui n’ont plus de passé, n’auront aucun avenir et ont perdu toute identité.

Au milieu de la cour, majestueux, un bel escalier à double révolution permet d’accéder aux appartements.La haut calme et opulence.

L’escalier d’honneur a des marches en marbre de Carrare ; elles sont larges et pas trop hautes pour que ces dames puissent y monter sans efforts ;
Elles sont immaculées, aucune trace de poussière ne doit souiller robes et jupons sur les trajets pour se rendre à l’église.
Les courbes harmonieuses du garde corps ne sont point trop hautes ; elles doivent permettre de voir ; Voir les tenues des illustres personnages qui fréquentent ces lieux.
En haut de l’escalier, une galerie ; elle permet l’accès au salon de réception,largement ouvert sur la mer;car ici ce n’est pas l’océan sauvage mais la mer et le clapotis des vagues ;
Une légère brise fait voler rubans et dentelles.
Parfois un mouchoir de batiste choit sur une des marches ; un galant homme le ramasse et l’offre délicatement à une jeune fille rougissante ;
Monsieur et Madame de la Martinère reçoivent souvent.
On danse, on grignote, on complote.
Il fait chaud, cela se passe dehors, sur la galerie, sur les marches, qui permettent une subtile hiérarchie ;
On traite des affaires, on se plaint de l’Afrique,( jamais ne sont évoqués certains sujets qui concernent le sous-sol de la maison).
Par l’escalier, intérieur et extérieur communiquent dans un va et vient incessant :
De légers pieds ont à peine effleuré les marches dans un doux froufrou de jupes ;des chaussures de cuir blanc, immaculées les ont franchies d’un pas assuré ;des chaussures à lacets, rigides et noires des ecclésiastiques les ont régulièrement empruntées ; des souliers vernis de jeunes gens les ont gravies 4 à 4; Des mocassins hésitants, craquant des coutures, des godillots militaires, des bottes martiales d’un général, des souliers de bal, toutes ont eu ce privilège.
Marches nettoyées, polies, très tôt le matin par les pieds nus d’en bas afin d’être prêtes à accueillir d’autres visites.

Goré s’est endormie lorsque cette époque a été révolue ;
Des historiens, des architectes sont venus ;Ils ont étudié, nettoyé, dessiné,soigné les passages, les escaliers,les murs de la maison ;Des hordes de touristes montent et descendent les marches de l’histoire ;
Ils s’exclament ou se recueillent sur le passé inscrit dans les murs de pierre ou de terre.

La montagne

La montagne
(d’après l’exposition Paola De Pietri à la galerie du château d’eau/ mai 2016 )

 

Je n’aime ni le froid, ni la montagne.

Je n’ai toujours pas compris pourquoi je l’ai abandonnée dans cette chambre de l’hôtel de la Poste à Grenoble.

Je l’ai laissée là, endormie et nue.

Depuis ces deux jours que je marche vers les hauteurs, je ne vois que sa nudité, je ne pense qu’à sa nudité.

La neige n’a pas complètement disparu dans ce printemps tardif, ne découvrant qu’une nature aride, blafarde.

Tout à l’identique de moi qui me sens comme un soldat au combat, à la chasse aux souvenirs.

L’heureux hasard, cette montagne que je gravis, n’a pas de versant à pic, presque une montagne à vache.

Les roches par endroit laissent entrevoir des ouvertures obscures.

Il m’arrive de m’y reposer auprès de l’une d’entre-elles et je me revois la tête posée sur son sexe.

Pourquoi avoir fui vers la montagne ?

Prendre de la hauteur, idée simpliste sans doute, mais je ne veux pas de cet isolement, de ce silence interrompu que de cris de rapaces.

Face à moi des blocs de rochers, déstabilisés, éparpillés, fendus de toutes parts.

Spectacle chaotique, images de destruction

– ce que je vis c’est cela, une destruction, un chamboulement non contrôlé.

Je quitte ma position assise pour reprendre la marche.,

L’horizon est bouché, les nuages forment un rideau de brouillard.

Je suis réellement seul, aucun randonneur, ni de berger en repérage de pacages.

Comment ai-je pu par mon départ déclencher un tel séisme,
une guerre atomique ?

Est-ce que je pensais vraiment vouloir vivre seul en la quittant, deux nuits déjà passées à la belle étoile, et un repos très fragmentaire de quelques heures.

L’aube me griffe comme ces entailles des pierres.

Son fantôme me hante, m’assaille, me défigure, elle se venge de moi avec une férocité guerrière.

Jamais je n’aurais pu, un seul moment penser à l’hostilité que peut offrir la nature.

Je ne veux pas, je ne veux pas redescendre,

je cherche à aller plus haut, mes forces faiblissent, j’ai soif, j’ai faim.

Je me sens zombie, j’ai perdu ma qualité d’être humain, je mâchonne des herbes que j’arrache du sol, une nouvelle nuit va venir, et si je ne croise personne, je vais mourir dans une de ces grottes vides, même pas un terrier à lapin.

Quel Dieu a pu imaginer un décor pareil ?

Je voudrais m’arracher la tête des épaules et la balancer contre les rochers,

Provoquer un éboulis pour m’enfouir sous ces cailloux projetés jusqu’au pied de son lit.

Où est-elle, que fait-elle ?

Mais pourquoi ne pas avoir fait marche arrière pour la retrouver.

Cette dernière nuit avec-elle, nos ébats si fougueusement amoureux ?

Je prends conscience de ce qu’est d’être chaotique comme cet environnement.

Je suis sans le savoir, trop soupe au lait, d’humeur toujours changeante pour un oui, pour un non, infidèle et jaloux.

Comment pouvait-elle m’aimer.

Comment aimer cet amas de minéraux irrationnel ?

Je dois m’enfuir, m’enfoncer au creux de la terre, choisir la plus petite béance pour la pénétrer et ne jamais revenir, le « retour in utero ».

Ne plus rien maîtriser, plus d’action, dormir jusqu’à mon dernier souffle.

Philippe Courtemanche

Si on pouvait écouter la bande sonore de cette image de Tod Papageorge, prise au Central Park de New-York, cela aurait pu être la chanson de Léonard Cohen « Suzanne », diffusée par le haut- parleur d’un petit transistor.
La voix grave et suave du chanteur enfouie dans un léger grésillement de l’écoute de cette radio à piles.
C’était sans doute l’été, en mi-journée, le soleil au zénith, et rares les bruits d’oiseaux pour contrarier le son du transistor mis à faible volume.
Une ouïe fine et attentive aurait pu percevoir seulement en plus de la musique, le frôlement du pantalon en cuir de la belle jeune femme effectuant des ciseaux avec ses cuisses et les demi retournements de son corps allongé sur ce rocher et entremêlé avec ceux de ses copines et de leur copain garçon elles et lui en tenue de bain.
Parfois aussi le clic-clac du décapsulage d’une canette de bière en métal ou le crissement du sachet plastique de chips que picoraient avec un léger craquement, chacun à leur tour les jeunes gens visiblement en pause détente.
Autour d’eux aucune force de vent de ce jour d’août pour agiter les herbes folles et disputer le murmure des lents clapotis de l’eau calme du lac.
De ce petit groupe comme enlacé les uns avec les autres, s’échappaient des mini gloussements féminins ou des rires étouffés du garçon.
Les peaux de leur corps à moitié dénudés s’effleuraient dans un frôlement à bruit feutré dans les déplacements au ralenti de leurs bras et torses, quand ils essayaient de faire un peu d’ombre avec leurs mains.
Au loin des plouf de baigneurs, mais ces post-adolescents n’étaient venus là que pour se reposer, pas de jeu de corps à corps érotisé dans leur gestuelle lente, leurs os grinçaient sur ces roches dures et brulantes et seul le linge des serviettes de coton qui les protégeai de cet inconfort laissait passer un faux bruit.

Philippe Courtemanche