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texte du mercredi matin

NUIT

(c) Marie Carré

(c) Marie Carré

Vers qui ce regard perçant l’obscurité, cherchant le moindre reflet de ce monde glauque ? Visage interdit, déshabillé de tous ses masques, se dévoilant pourtant, à peine comme une statue figée. Découpage d’une mosaïque de vie enfouie.

Sa vie dans une lueur intime, ses yeux plombés au sol mouillé, cachés sous de larges sourcils bruns. Elle laisse là, une trace non déterminée, fissurée de blessures infligées par des hommes de rencontre. Protégée, penses-t-elle d’un imaginaire rideau de fer comme celle d’une boutique fermée du Rialto.

Cela faisait bien longtemps que dans sa tête, elle n’avait pu s’engager dans la profondeur de ce vieil escalier de la maison du quartier de son enfance ? Violence, bagarre, marionnette de ces heurts, commencés déjà avec son père.

Aucun confessionnal, aucun thérapeute n’avait su calmer sa douleur, ni ces flèches pénétrant son corps. Elle se sentait comme un bas-relief mais encore vivante !

Elle aurait voulu se grandir, atteindre la démesure, gonfler son visage pour affronter toutes ces verticalités qui l’avaient offensée.

Doit-elle se justifier, elle que ces hommes regardent toujours et encore au détour de leur ballade nocturne de canaux en canaux de ponts en ponts. Rien, elle n’est que l’image imaginée par un metteur en scène italien pour son dernier film «  le viol ».

 

Philippe/ Atelier Bonnefoy 2015

ÉCHEC ET MAT

 

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7H30, comme chaque matin, James se lève. À l’aide de sa béquille, il se rend à la salle de bain, rasage de près, assis sur son tabouret orthopédique, douche, séchage et un joli coup de peigne avant d’enfiler sa prothèse de jambe en bois.

Il allume la radio : « guerre en Irak… », brutalement il éteint la radio, cet ancien capitaine chez les « biffins »  en a marre de ces informations en boucle, sur les conflits armés. Il préfère savourer en silence, les petites brioches du matin accompagnées d’un grand bol de café au lait. C’est Jeudi, jour de rencontre avec ses potes, les anciens du quartier au café de la Trinquette. Malgré son handicap, il doit malheureusement se hâter. Il noue avec précision une cravate claire assortie à  la couleur de ses yeux, avant d’enfiler sa veste de costume et de sortir de sa maison.Il fait beau, peut-être une journée sans nuage ?

Rarement à « La Trinquette » on trouve des femmes de si bonne heure le matin, aussi dès la double porte poussée qu’elle ne fut pas sa surprise d’apercevoir Justine installée à une table, une ancienne maîtresse qui ces derniers temps ne cessait pas de le harceler de mails et de Sms, elle désirait absolument le revoir. La tête haute, très digne il la salue d’un sourire discret et s’échappe sur sa droite à la table de jeu où est déjà installé son jovial et gros ami Léopold. Il semble lui susurrer des confidences à l’oreille, Léopold extirpe ses 100 kilos au-dessus de la table et d’un regard dur vers James part s’accouder au bar, comme sur les cordes d’un ring, le laissant seul face à l’échiquier vide.

Pensif, la tête penchée sur la table, James lentement installe les pièces sur les carreaux bicolores, d’abord les noires, celles de son adversaire, et il pense fortement à la petite brune qui l’attend à côté, puis celles de couleur claire, celles qu’il choisit toujours aux échecs. Le jeu en place, curieusement il tâtonne la dame brune, l’adversaire, il réfléchit à la tactique pour l’affronter. Cela ne lui ressemble pas, lui d’habitude si direct, un pressentiment d’une bataille difficile, d’un combat dont il aura du mal à s’en sortir vainqueur.

Demi-tour sur les talons parfaitement effectué, il se dirige vers elle et s’assoit à sa table.

Sans un mot, il lui prend les mains et les enveloppe des siennes, depuis son plus jeune âge, le contact des mains avec la gent féminine le rassure et lui permet de manière mutique de lui exprimer son attachement. Justine le connaissant que trop bien lui dit à voix basse, de façon à être inaudible des autres clients du café :

  • – James, James… Tu ne vas pas t’en tirer comme cela. Tu sais que je t’aime, alors écoutes moi…

James ne réagit pas, pas un mot, seule une caresse furtive sur le bras de son amoureuse.

  • – Je veux me marier avec toi, tu le sais,: « Je t’ai tell’ment dans la peau, qu’j’en d’viens marteau », comme le chante si bien Piaf. James tu es mon homme, ta femme décédée, tu ne peux plus me refuser.

Furtivement, il laisse glisser ses deux mains de son étreinte et les pose à sa cuisse meurtrie comme pour soulager une douleur.

  • – Ne crains rien, je serai ton infirmière jusqu’à ton dernier souffle, j’aime trop faire l’amour avec toi, tu es mon homme foudroyé, et je le sais, comme tu as su déjà me le prouvé, tu es à la hauteur d’un Blaise Cendras ou d’un Joë Bousquet, ces hommes connus qui comme toi avaient su être des amants entiers avec leur handicap.

Ces derniers mots semblent lui transpercer son cœur, lui si pudique, il ne sait plus comment réagir, un mot lui vient à la bouche, il voudrait lui hurler : « garce », mais il reste abasourdi, très vite il se dit qu’elle n’a rien compris, certes il a été avec elle un excellent amant, mais il n’y a pas que cela dans la vie. Il se sent humilié que son moignon soit l’enjeu des rapports amoureux qu’il a entretenus avec elle ce n’est surtout pas là qu’il place sa singularité. Il se redresse brutalement, tend le bras fait semblant de la gifler et se dirige vers la porte des toilettes en s’adressant à Léopold.

  • – Alors on se la fait cette partie.

Seul face à la glace, la canne posée sur le rebord de l’évier du lavabo, James s’essuie les yeux, l’âme triste, il déteste voir son visage aussi rigide, mais comme dit la chanson, les larmes ne n’y pourront rien changer, il est trop fier ou indépendant. Sa vie entière faite de docilité a toujours oscillé de manière contradictoire entre sa volonté de faire ce qu’il voulait et d’être un bon « petit soldat ».Lui seul à accepter d’aller combattre en Indochine, lui seul a choisi une seule épouse pour sa vie. Seul il sort des toilettes, en boitant à peine, la tête haute, un regard furtif vers la table où était installée Justine il ne reste qu’une tasse à café à moitié vide.

 

Philippe

Atelier Bonnefoy 2014

Exercice d’atelier avec abécédaires…

Exercice d’atelier à partir de deux abécédaires personnels, l’un par rapport à l’atelier d’écriture, l’autre avec les mots que l’on aime…

A  amusement – amour / B bonheur – bol / C captation – cacatoès / D décrire – doux / E émerveillement – ellipse / F fête – fête / G gamin – gourmandise / H hachette- héler / I inventivité – irréel / J jouissance – juste / K koala – kaléidoscope / L lecture – lumière / M mélodie – moi / N nuances – nota bene / O opinion – oubli / P participation – passeport / Q questionnement – quoi / R richesse – road movie / S suave – sensuel / T tentation – toi / U utopie – ubiquité / V vie – villégiature / W wonderful – wapiti / X xxl – xérès / Y youpi – yeux / Z zut – zen /

Et voilà le texte :

Ce suave questionnement XXL, moi toi. Passeport utopique, sensuel, sans ubiquité pour villégiature douce. Yeux bonheur, cacatoès amusement, irréelle lumière d’un kaléidoscope de tentations, jouissance gourmande, émerveillée zen. Une vie riche, hachée de nuances, de mélodies. Captation inventive, juste. Héler les opinions, participer aux fêtes gamines. Youpi . Lecture elliptique, wonderful, décrire un road movie.

Zut, nota bene. Oublié quoi ? Ton bol de xérès, mon koala! mon wapiti ! mon amour!

 

Atelier Bonnefoy/Mai 2015

Philippe

PLAIRE

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CAMILLE LAURENS

À la manière de…

 

Plaire.

À Dieu ne plaise, le verbe Plaire n’est pas sexy, ni séduisant. Comme son origine Latine « Placere ». Avec ce « P » si peu envoûtant, voire déplaisant. Comparé à sa traduction hispanique « Gustar » verbe lui tout en sensualité, érotisme avec ce « G » guttural, profond comme une gorge.

Georges Bernanos dans son œuvre « Sous le soleil de Satan » citait : « On ne plaît qu’aux sots qu’on rassure ». Et sans se complaire dans les citations, sans en abuser citons Alfred de Musset osant dire : « qu’il est aisé de plaire à qui veut plaire ».

Mais ce procès du verbe Plaire, de ne pas satisfaire l’ouie, ne serait pas équitable si on se défaussait de ne pas faire appel à tous ses si doux synonymes les plus partagés comme : capturer, attirer,    intéresser, flatter, ravir, réjouir, contenter, charmer, séduire aux plus intimes comme :

Se délecter, jouir, goûter, savourer, se régaler,   subjuguer, aimer.

Aussi sachons faire une pause dans ce désamour du verbe Plaire et prendre le temps d’écouter une maxime de 1780 d’une inconnue (Marie Du Deffand) citant : « On plaît souvent en parlant peu, on plaît rarement en parlant trop. »

Il est donc pour moi le temps de me taire et de vous laisser méditer sur cet aphorisme de Francis Picabia : « Il n’y a rien qui puisse plaire toute la vie, excepté la vie. »

Philippe/Bonnefoy/ Janv 2015

 

Les Vêtements 

photos de Romain Courtemanche

Photos Romain C.

Les vêtements qui nous rassurent.

Ceux que l’on ne salit jamais.

Qui nous personnalisent , nous représentent le mieux.

Ceux qui symbolisent votre métier, rendent ridicules, que vous usez jusqu’à la corde.

Sont-ils les vêtements que vous aimez ?

Les passe-partout, les trop grands, les trop courts.

Ceux qui donnent chaud, qui soulignent votre physique.

Pourquoi garder ces vêtements que vous n’utilisez jamais.

Qui vous rendent anonyme, que vous laissez au placard.

Qu’on n’achète pas cher.

Qui choquent, que l’on n’ose plus porter.

Moi je suis accroc aux vêtements qui m’habillent très bien.

Que je ne veux plus quitter.

Ceux que j’aime me faire offrir, qui collent à ma peau.

Ceux qui sont chaud à porter qui me font paraître beau.

Les vêtements qui vous déshabillent, et vous  habillent à la fois

Ceux que l’on porte la nuit et que j’aime offrir.

Ceux dont le parfum reste indissoluble sur mon corps.

Ceux que j’aime vous défaire, vous ôter

Ces vêtements dont nous avons plaisir à nous dévêtir.

Pour mieux retrouver notre nudité 

 Photo Romain C.

Photo Romain C.

 

 

Re mord ?

Ya un truc que j’peux pas digérer !
Dans ton hangar, être obligé de côtoyer, pour l’éternité d’une vie de marionnette, tes créatures décaties ou déformées par la méchanceté, je ne supporte plus. Et ces vieilles dont je me demande comment tu peux les faire parler. Dans la vraie vie, ça fait longtemps qu’on les aurait balancées en enfer.
Et moi, tu m’as vu ? Avec ma tête, côté face, de benêt, de ravi de la crèche, et côté pile, de crâne d’homo erectus, et cyclope par- dessus le marché ! On peut dire que t’as des comptes à régler avec les ministres du culte, parce que les autres, ils valent pas mieux ! Mais eux, c’est plutôt dans le genre suppôts de l’Inquisition.
En fait, je m’aperçois que c’est toi que j’ai du mal à avaler. Toi et tes scénarios à la noix. Dès que tu m’as fait jouer, j’ai eu envie de me cacher. Mais comment échapper aux mains de fer de son créateur ? Et que j’te joue les Tartuffe, et que j’te fasse le Jésuite ! J’ai toujours eu honte. Moi, je rêvais d’être Pierrot. Arlequin à la rigueur. Non, rien à faire. Sans arrêt des textes de plus en plus noirs. L’hypocrite, le type qui fait ses coups en douce.
  Ah zut, ya plus rien dans le frigo !
Et ce soir, ça a été le comble. Tu m’as fait m’acoquiner avec le Grand Confesseur pour abuser de Colombine ! Trop c’est trop ! J’ai craqué. Alors, après la représentation, je suis resté le type qui fait ses coups en douce. Pas si en douce que ça d’ailleurs. Quand tu as pris la bouteille pour le bon coup d’après spectacle, ça n’a pas été le bon coup prévu. Comme d’habitude, tu me tenais encore, « pour me faire partager le plaisir du succès », que t’as dit. Pour m’humilier un peu plus en picolant sous mon nez, parce que moi bien sûr, tintin, je ne suis qu’une marionnette
Bon sang ! T’avais bien laissé l’Hépatoum dans ce fichu frigo !
Et t’as rien compris quand la bouteille t’a atterri sur la tronche. Tu ne la commandais plus. Je t’ l’avais prise des mains et j’ai tapé ,tapé, comme un fou, jusqu’à en avoir fini avec toi et tes fantasmes morbides ! Et puis, en bon Homo érectus, je t’ai bouffé, pour te faire disparaître définitivement !!!
Ya un truc que j’peux pas digérer ! 

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Bozo

 

J’étais très triste quand nous avons quitté le Mali. Tu  m’avais promis un très bel avenir, des voyages, des rencontres, le succès. Moi je ne pensais qu’à Bozette restée au pays, où ses parents la trouvant encore trop jeune n’avaient pas voulu la laisser partir. Moi, je n’avais pas eu le choix, ma famille trop pauvre avait accepté l’argent que tu leur donnais pour pouvoir m’emmener. Alors, nous sommes partis, tous les deux, nous avons traversé la mer, et je t’ai suivi partout, d’un pays à l’autre. Je me suis vite habitué à la vie que tu m’offrais, je dirais même que c’est toi qui m’as fait vivre. Tu m’as aussi acheté de jolis vêtements, surtout au début, je n’avais rien, et tu m’as présenté à beaucoup de gens qui m’aimaient énormément. Visiblement, dès qu’on me voyait, autour de moi c’était la joie. Tu me faisais bouger, à droite, à gauche, tendre les bras vers les petits enfants, tourner le dos aux grincheux. Ça c’était bien ! Tu m’as même donné ma voix, avant toi j’étais muet, très timide. Tu me disais que j’avais la voix de la sagesse, et moi j’aimais bien répéter les mots que doucement tu me soufflais. Qu’est-ce que nous étions heureux toi et moi !

Ça a duré comme ça des années, je crois. Et  puis, petit à petit, les choses ont changé, d’autres personnages sont arrivés, plus petits, plus fragiles, manipulés avec des fils presque invisibles, avec des corps plus élaborés que le mien. Tu le sais, moi je suis fait d’une seule pièce, tout en bois peint en jaune, et seuls mes bras sont articulés. J’ai un très long cou, comme celui d’une girafe, mais beaucoup plus massif, pas du tout gracile. Mes oreilles sont taillées grossièrement, abruptes, en forme de demi-cercle, ni affinées, ni raffinées. J’ai aussi le visage tendu, les sourcils froncés, tu disais que je faisais toujours la moue, comme si j’étais toujours mécontent ou en colère, mais que c’était aussi un signe de force, de volonté. Et mon chapeau noir en forme d’entonnoir, souviens-toi comme les gens le trouvaient comique ! Ne crois pas que je me trouve laid, non, je dégage même une certaine beauté, primaire mais solide. C’est toi qui as su m’en persuader.

En tous cas, avec l’arrivée des Autres, que chacun trouvait si mignons, si amusants, je me suis senti plus isolé. Tu ne l’as pas compris, c’est certain, et je t’en ai voulu. Je crois même que plus les Autres se faisaient espiègles et délicats, plus je devenais dur et sombre, malgré le jaune dont tu continuais à me peindre régulièrement, pour m’entretenir. Mais pourquoi donc m’as-tu affublé de cette affreuse chemise grise et uniforme, alors que les costumes des Autres devenaient de plus en plus chatoyants ? Pour toi,  je n’étais plus à la mode, je devenais un vestige d’un autre temps. Ah ! Ma vie avait bien changé !

J’étais pourtant bien loin d’imaginer qu’un jour tu m’abandonnerais, que tu m’enfermerais dans une vieille caisse où tu m’oublierais, que ma peinture s’écaillerait et que ma longue chemise grise deviendrait de plus en plus terne avec le temps… Et impossible de bouger pour soulever le couvercle. C’en était bien fini de moi. Il me restait seulement la colère, et chaque jour à ce moment là,  je te maudissais.

Et puis sont arrivés d’autres malheureux comme moi, la caisse s’est remplie mais nous ne pouvions rien faire, aucun de nous n’avait la force de tenter quoi que ce soit. Nous avons échangé nos expériences, si semblables, nos déceptions aussi, nous avions tous subi les mêmes désillusions après avoir connu la gloire. Si tu avais pu nous entendre, quelle tristesse en nous, quelles rancœurs ! Mais tu ne te montrais pas, où étais-tu parti ?

Un jour pourtant, notre calvaire a pris fin. C’est presque incroyable, mais une main a ouvert la caisse, non pas pour y déposer un nouveau compagnon, mais pour nous extraire les uns après les autres,  nous toucher, nous examiner, nous parler enfin !   Son contact me rappelait le tien, si lointain déjà, mais je retrouvais bien la même douceur, les mêmes gestes attentionnés que tu avais eus pour moi à l’époque où tu m’avais choisi.  Je me suis senti important, on a réparé tout ce dont mon corps avait souffert, avec beaucoup de précautions, comme pour ne pas me faire mal. J’ai eu droit à une nouvelle couche de peinture jaune,  toute fraiche et éclatante. Je me suis senti revigoré, j’avais retrouvé une seconde jeunesse. J’aurais juste préféré quelque chose d’autre que la nouvelle robe toute grise dont on m’a revêtu…

Ensuite on nous a installés, chacun sur un socle, et on s’est mis en route. Et c’est comme ça que je me suis retrouvé ici, dans cette grande et belle pièce. J’ai commencé à regarder partout,  tu imagines, une pièce avec du mobilier tout rouge, mais un rouge apaisant, comme tu n’en as sûrement jamais vu. Mais très vite, je l’ai vue, elle, seule, sérieuse, posée sur un petit meuble, rouge bien entendu. Elle semblait attendre. J’ai tout de suite oublié le gris de ma robe, puisqu’elle portait un vêtement exactement semblable, et je n’ai vu que son beau visage d’un jaune identique au mien. Ma place était près d’elle, tu le devines, et c’est là que je suis aujourd’hui, près de ma Bozette enfin retrouvée.

Si tu passes, tu nous trouveras facilement. On nous voit dès l’entrée, bien droits sur notre petit meuble, juste au milieu de la salle, et je guette ton arrivée, prêt à te faire un signe de la main. Je suis sûr qu’on pourrait encore toi et moi retrouver notre ancienne complicité, parce qu’ici de nouveau les gens s’intéressent à moi, et à Bozette aussi. Ils sont nombreux à venir et à s’arrêter devant nous avec des yeux qui brillent. Ils écoutent attendris et amusés les histoires qu’on leur raconte à notre sujet. Alors tu vois tout est possible encore.

Juste une chose : ne nous sépare pas, Bozette et moi, tu comprends bien qu’il ne peut plus être  question qu’on se sépare.

Tu viendras, dis ?  Sinon qu’allons-nous devenir lorsque les portes se refermeront ? Pourvu qu’il ne soit pas trop tard déjà et que tu ne m’aies pas effacé complètement de ta mémoire. J’ai un tout petit peu peur, tu sais.

Jeanine nov 2014

les marionnettes

marionnette

Personnages colorés aux visages expressifs, masques de clowns, monstres cocasses, vieil enfant candide et mystérieux grimaçant de douleur, Guignol musicien à l’archet révolutionnaire, fakir de Lyon dépouillé, enfants fatigués de harem, moujik aristocrate jouant le Pacha, poupées d’Orient décorées de vieilleries fastueuses, ou caricatures de marquis guillotinés au rire rouge sang fendu jusqu’aux oreilles ? Qui tire les ficelles ?

JEANINE nov 2014

Merci Monsieur Johansson

groundbreakingDepuis trois heures, Ionn ramait sur la prairie qui s’étendait à l’infini. Sous la coque de la barque crissaient les herbes sèches, et avec le soleil qui montait toujours plus brûlant dans un ciel sans nuages, l’effort sur les avirons se faisait de plus en plus éprouvant. Chaque semaine, avec Fleur, ils venaient retrouver l’Ancien pour échanger les maigres provisions qu’ils avaient pu rassembler contre les légendes qu’il leur racontait sans fin. Ces récits des temps où les rivières coulaient encore, quand les villages florissants retentissaient des mille bruits de la vie quotidienne. Avant que la sécheresse transforme peu à peu les champs verdoyants en cette interminable steppe qui jaunissait un peu plus chaque année. Avant que les Maîtres , après avoir détruit les villages, réduisent leurs habitants en esclavage, dans des mégapoles qui concentraient tout ce qui restait de vie. Quelques rebelles, comme l’Ancien, comme eux, s’étaient échappés et survivaient, dissimulés près des rares points d’eau qui disparaissaient au fil du temps.

Quand ils arrivèrent enfin à l’abri fait de branchages et d’herbes tressées, aucun signe de vie ne les accueillit. Descendus de la barque, ils firent le tour de la hutte. Le vieil homme gisait à l’ombre. Un faible souffle soulevait à peine sa poitrine. Ils virent que la source où il s’approvisionnait était tarie, sans doute depuis plusieurs jours. Après que Fleur eût réussi à glisser quelques gouttes de leur réserve entre ses lèvres fendillées, ils entendirent un murmure ténu :  » Emmenez-moi…il est encore temps… Lire la suite

à la gare des mots valises

J’arrive essoufflé devant les portes coulissantes, qui sentent bien que je suis pressé et s’empressent de coulisser, leurs dents glacées s’ouvrant en un large sourire vertical. J’entre. Le sourire s’éteint, le mien également, les portes referment leur bouche sans un bruit, et j’ouvre la mienne tout grand et les yeux aussi, sans voix et béat devant la scène irréaliste qui se joue devant moi. Partout des cris de gens qui s’interpellent, au milieu des valises et des enfantômes vivants et mouvants cherchant à s’éclipser et se volatiliser. Les parents s’affolent, et essaient de les retenir, en lorgnant de tous les côtés à la fois pour les empêcher de s’évaporer ou disparaître.

Je pousse ma valise jusque devant le panneau d’affichage des trains-retards et des trains-à-l’heure. Même ceux-là ne seront pas les premiers puisque sur le tableau les annonces de trains-trains avancent et se bousculent, les suivants chassant petit à petit ceux qui sont déjà partis. Lire la suite