Archives pour la catégorie lundi soir

texte du lundi soir à bonnefoy

portrait chinois du lâcher-prise

janvier 2016

Ça pourrait être une estampe japonaise:
Montagnes noyées dans la brume.
Ça pourrait être une saison d’herbe neuve:
Corps qui guettent les premiers soleils.
Ça pourrait être une maladie mélancolique:
Fièvre, tapis volant entre rêve et réalité.
Ça pourrait être un poisson ailé:
Porté par le courant, flotté au gré du vent.
Ça pourrait être une ruche de mousse:
Alvéoles moelleuses, vibrations graves, air irisé.
Ça pourrait être un trémolo qui berce:
Masse et accompagne le souffle.
Ça pourrait être la mélodie d’une contrebasse:
Mélopée conduisant à la transe.
Ça pourrait être la dernière lettre de l’alphabet:
Zen,zigzag, zoner, zéphyr, zénith.
Ça pourrait être une invitation au vide,
A l’ici et maintenant.
Ça pourrait être un parfum d’enfance:
Dans le beurre qui fond sur la crêpe du gouter.
Ça pourrait être le style de Marguerite:
Épure de vocabulaire, répétition, respiration.
Ça pourrait être la phase ultime d’un jeu:
Partage d’un rire fou contagieux ;

le peuple du buffet

mars 2016

minusculeLes buffets sont habités. Tout un monde s’y est développé à l’abri des regards des humains.
Il s’agit d’un univers miniature avec ses propres systèmes sociaux, des mondes parallèles qui s’ignorent.
Chaque meuble, chaque étagère, chaque tiroir recèle un mode de vie particulier.
On ne peut pas trouver de fil conducteur entre ces univers, si ce n’est la toute petite taille des êtres qui les peuplent.
Réduisons notre focale pour entrer dans le buffet de Madame Berthe et faire la connaissance du petit peuple des siettes.
Notre interlocutrice, Melle Vessel explique le mode de vie de son peuple.

« Nous vivons dans une HLM.
Dans nos maisons, lisses, plates, chaque famille a son étage.
Nous, peuple des siettes, connaissons des continents voisins : il y a les creusiettes et les ptisiettes ; Ils sont parfois étranges mais nous arrivons à communiquer ; les creusiettes ne sortent jamais de chez eux, de hautes barrières les en empêchent.

Notre vie est tranquille, chacun vaque à ses occupations ; nous sommes pacifiques, mais assez individualistes, tout se passe sur un seul étage de l’HLM ou nous vivons en famille ;
Sur l’étage qui est le logement d’une famille cohabitent une quinzaine d’individus d’age et de réserve d’énergie très différents.
Les plus faibles qui se déplacent peu, sont chargés d’instruire les plus récents ; ceux-ci débordent d’énergie, ne veulent pas l’économiser et rient quand les faibles leur conseillent de ralentir ; ils courent partout, jouent, posent des questions, et comment, et pourquoi, et veulent aller voir dans les autres étages ; Lire la suite

si j’étais architecte

5 février 2016

Si j’étais architecte, je me consacrerai à construire une cabane dans les arbres ;
Enfant, je passais des heures à califourchon dans le cerisier au milieu des merles ;
Je voudrai une bicoque, un abri tout petit, avec juste le nécessaire, un lieu intime destiné au voyage immobile.
Je dessinerai la cabane de mes rêves, un peu biscornue, un peu douillette avec de la lumière chlorophylle, des cerises ou des mangues à portée de main.
Conception sans vis : tenons et mortaises. Je devrai peut être abattre un arbre, j’en tirerai des planches que je polirai longtemps, avec patience.
Elle fonctionnera avec une éolienne aux pales de bois, de toutes petites cellules photo- électriques et il y aura récupération des eaux de pluie.

Je révolutionnerai le monde des fausses cabanes dans les campings de luxe ;
Je prouverai qu’on peut faire du beau avec quelques bois nobles, avec des bois simples, avec de l’osier ; Lire la suite

sérendipité

La sérendipité
17/01/2016

Du frigo à la mobylette

Mon papy, il raconte toujours la même histoire ; moi je sais que c’est vrai, mais la maitresse, elle m’a dit que j’étais un fa-bu-la… » quelque chose, ça veut dire qu’elle ne me croit pas !
Le grand père de mon papy, je sais bien qu’il a existé parce que j’ai vu une photo ; Pépé Eugène qu’il s’appelait ; il vivait dans l’ancien temps ; mon papy, il l’aimait beaucoup ; il l’aimait parce que c’était inventeur !
Il avait un hangar à Balma, il fabriquait des choses ;
Un jour il a voulu inventer un frigo ;
Moi je sais que les rois avant, pour garder des choses froides, ils faisaient porter de la glace des glaciers dans la montagne on la mettait bien tassée dans un trou et ça s’appelait une glacière. Du temps de pépé Eugène, y avait l’électricité, qu’elle existait pas du temps des rois.
Alors le pépé, il a eu l’idée de garder le froid avec l’électricité.
Mais avant, il fallait trouver comment fabriquer du froid, on ne pouvait pas continuer à aller le chercher dans les montagnes !
Le pépé, comme c’était un savant il savait que les gaz quand on les mélange ça fait de la chimie ; il avait vu aussi en nettoyant des trucs en fer que l’ammoniaque ça dégage du froid ;
Pour garder les gaz qui peuvent faire du froid, il faut les rendre liquides ; même la maîtresse elle le sait que les gaz peuvent devenir liquides, elle nous l’a appris avec la vapeur d’eau ;
Alors, mon papy, il m’a dit que l’idée de génie du pépé ça a été d’inventer un « con-presseur » : c’est une machine qui serre très fort les gaz et ça les fait liquides ;
Après on les met dans l’armoire qui garde le froid ; il faut faire un mélange, ça s’appelle un mélange « cry-o-gène » ; c’est dur de se rappeler de ce mot, mais je le sais par cœur à force d’écouter mon papy qui raconte toujours la même histoire quand on mange et qu’il a bu l’apéro ; maman je vois que ça l’énerve….
Dans le hangar de papy Eugène, des produits chimiques, y en avait plein, de toute sortes et un jour au lieu de mettre l’ammoniaque, il a mis de l’essence dans le compresseur ;
Il a compressé l’essence et ben, ça a fait une explosion !
Très forte ; les lunettes du pépé sont cassées et tout ce qui était autour du compresseur est parti et même lui le gros et lourd compresseur, il s’est déplacé !
Alors le pépé, il a compris qu’avec la force de cette explosion on pouvait faire bouger des choses ;
Il a essayé beaucoup, souvent, tout le monde disait qu’il était fou parce que ça faisait boum et boum…
Quand il a compris comment ça marchait, il a pensé de mettre le compresseur sur son vélo ; et ben, le vélo, il avançait tout seul, plus besoin de pédaler !
Mon papy, il dit que ça faisait peur à tout le monde, les gens disaient que c’était l’œuvre du diable.
Le pépé, il allait partout avec son invention, il l’avait appelée la bicyclette mobile, puis il disait la « mob ».
La maitresse elle dit que c’est pas vrai que le pépé Eugène a inventé la mob, elle dit que c’est monsieur Peugeot qu’a inventé la mobylette.
Mais moi je sais que ce monsieur, il a volé l’idée du pépé ; il avait des sous, il fabriqué beaucoup de bicyclettes mobiles, il en a vendu plein et est devenu plus riche encore ; après il a fait des cyclomoteurs et des velosolex qui sont d’autres sortes de la mob du pépé Eugène.
Le pépé Eugène, il a été très malheureux qu’on a jamais dit que c’est lui qui avait trouvé cette belle l’idée en cherchant a fabriquer du froid ; on n’a même jamais dit que c’était lui qui avait fabriqué le « proto-type » ;le prototype ça veut dire ça veut dire le premier exemplaire, l’invention. Même qu’il a plus voulu rien inventer après.
Mon papy, il a vu le chagrin de son grand père et c’est pour ça qu’il en parle tout le temps ; Quand maman est fâchée que papy il parle toujours de ça, papa, il dit que c’est un « trauma familial » ; là je ne sais pas ce que ça veut dire parce que moi je connais des mots de mécanique parce que mon papy il me les raconte, mais je connais pas bien les autres mots !

question d’objectivité

La vallée de Cominac, Ariège ;
30 km au sud est de Saint Girons ; 800m d’altitude
Hiver : arbres branches nues, feuilles de hêtre au sol ;
Des feuilles ocres sur les chênes ;
Terrain en pente, herbe verte, abondante ;
Des granges sur le versant ; pierres grises, toits pentus en ardoise ;
Plus bas un village : maisons rapprochées, fumée aux cheminées, église au clocher bulbe ;
Au sud en face, la chaine des Pyrénées ; différents étages suivant l’altitude et l’éloignement ; il y a de la brume ;
Au dessus les cimes blanches, sur le ciel bleu.
On entend le moteur d’une tronçonneuse.

Le soleil d’hiver réchauffe la vallée, il enchante les prés ;
Les feuilles des hêtres sous les arbres comme des nids douillets, roux et bruissants ;
Des éclats de lumière dansent sur les dernières feuilles des chênes ;
Sur l’herbe, verte et grasse, des granges sont blotties, promesse de chaleur et de foins parfumés pour les troupeaux ;
Au village, plus bas, des écharpes de fumée s’envolent, gracieuses vers le ciel ; L’église et le clocher au centre, où se nouent les destins des habitants ;
Le chant d’une tronçonneuse, la vie est là, évocation de la chaleur de foyer.
Les Pyrénées au loin, baignées de douce lumière bleutée, piquetées de paillettes de neige, comme un appel vers l’au delà de cette vallée, qu’un vent aventurier caresse.
On peut sentir le printemps à venir sous les stigmates de cet hiver, promesse de vie nouvelle ;

La vallée, en hiver ; les arbres noirs, branches nues, menaçantes ;
Les feuilles au sol, bruyantes, odeur de pourriture ;
L’herbe, gorgée d’eau froide, spongieuse et glissante, traitre, sur ce terrain en pente ; pas d’endroit ou se raccrocher.
Les granges, comme des blocs durs, inquiétantes, portes closes ;
Le village plus bas, hostile, isolé, fermé aux étrangers ; l’église et son confessionnal ;
Au loin les montagnes obstruent la vallée ; un poids sur les épaules, sur le cœur, dans les jambes, jamais cette barrière naturelle ne pourra être franchie ; elle condamne la vallée et ses secrets ; pas d’échappatoire, l’hiver va tout figer ;
Cri strident d’une tronçonneuse.

roman d’amour

le lampadaire et le goéland            16 novembre 2015

Je vis pas loin du port, prés de la grève vaseuse, dans les embruns iodés et le parfum des varechs qui sèchent, je suis bercé par le va et vient des vagues.

Delà ou je suis, je vois une grande partie de l’île plate, ses champs d’artichauts à droite et à gauche les bateaux bien sur, le port plus loin avec le phare orgueilleux à l’ouest.

Je fais le pied de grue depuis plus de 30 ans à cette place, que je ne partagerai pas pour tout l’or du monde. Je suis indispensable :

L’été je veille sur les amours estivales des adolescents et quand vient l’hiver, je donne de la chaleur dorée au port, je guide les écoliers dans le brouillard de novembre et montre aux vieilles femmes en noir le chemin de l’église pour la messe du matin.

Je suis modeste, mais régulier ; Toujours prêt au service au bon moment, à la tombée du jour ; je ne suis pas comme le gros prétentieux de l’autre coté du quai…Lui il ne travaille que par saccades, il a une tête giratoire, et se croit obligé d’aveugler tout le monde!et ça prétend être sauveur de vies !!!

 

Dans ma famille, il y a eu d’illustres ancêtres, d’autres plus modestes ;

Il paraît qu’une bougie en cire véritable figure dans notre généalogie, et qu’il y a eu aussi des lampes tempête.

Une branche de la famille aurait été sémaphore, dieu soit loué, on les as perdus de vue !

Mon grand père était réverbère, un lampiste était à son service ; Lire la suite

Le chant du galet

Le chant du galet

Toi, je t’ai aimé pour tes mouvements de va-et-vient
la force de tes élans et la sagesse de tes retraits
j’ai aimé ta voix
tantôt cristalline tantôt ténébreuse

je t’ai aimé de loin sans même le savoir
alors, le jour où cette main s’est posé sur moi
pour me jeter jusque dans tes bras,
je suis devenu si léger, si heureux
avec douceur et sauvagerie,
tu m’as fais rouler dans ton flot
j’ai aimé chaque fois où ton écume, suave et dense,
se lovait contre ma peau, dure et lisse.
j’ai aimé sentir ta masse et ton agitation
se soulever par les vents et les marées de pleine lune
je me suis surpris à penser que j’étais la cause de tes émois,
de tes frissons, de tes états d’âme.
à ma vague, mon vague à l’âme
je t’ai aimé jusqu’à te regarder d’un air vague,
aveuglé par les trémolos de tes rouleaux.
je t’ai aimé jusqu’à oublier ma nature de caillou poli
jusqu’à confondre mon histoire avec la tienne
chantant dans tes creux,
à la mémoire de l’eau, à la mémoire de notre mer
tu as ondulé sur moi
tu as arrondi mes angles
tu as lissé ma peau
à ma vague, mon vague à l’âme
si tu savais, j’ai détesté n’être qu’un parmi d’autre
un joyeux bordel d’entrelacs, ondes de chocs

moi le galet, la pierre,
j’étais tellement fasciné de tes mouvements océaniques
j’ai détesté lorsqu’une fois le vent tombé ou la marée descendante,

tu me laissais.
je ne voulais pas t’attendre
je savais qu’il te fallait te retirer, partir au large
j’ai détesté être jaloux de toi, de ta vie.
je me suis senti ridicule et honteux d’être là,
comme seul et abandonné
les autres étaient comme des étrangers
je m’en voulais d’avoir perdu
mon goût pour la communauté
et puis, il y a eu les jours de calme, les jours de froid, les jours sans toi
je me suis sentie si vide de toi
si lourd de moi
à ma vague, mon vague à l’âme
tu m’as fait goûter à la vie
à ces cycles et ses errances
et ton charme n’a jamais cessé ces influences
d’autres galets, d’autres pierres, un tas d’objets et des tas d’enfants rieurs
tu les accueillais tous, sans distinction
tu gardais tes mystères et tes secrets
dans le calme ou le vacarme
que reste-t-il de nos amours ?
des mots, qu’on les ramasse à la pelle
une encre ne se jette pas dans une vague
maintenant je me dis que tu n’étais pas « ma » vague
maintenant je me dis que tu étais vagues multiples
chacune de tes impulsions me racontaient combien tu étais déjà loin
de tes vas de tes vient
À ma vague, tu es devenu si vague
Que j’ai perdu le goût de nos rouleaux
j’ai regretté l’espace du grand large
j’ai regretté l’espace de la plage
tes bras devenant des griffes pour ma peau si lisse.
Cessant de t’aimer,
j’ai écouté en moi, tout au fond de moi,
dans mon cœur de pierre …
le souffle des voix de nos ancêtres :
les comètes

enfermement

L’enfermement

Une nuit blanche à réécrire mon texte pour mon oral…

Ce matin je suis vaseux, la journée va être rude, je dois pourtant être réactif pour ce foutu examen.
Prêt avec 20 minutes d’avance, je sors de l’appart avec précipitation mais quelque chose bloque l’ouverture. Je glisse mes doigts dans l’entrebâillement et sent quelque chose qui ressemble à un filet. J’hurle, je soupçonne les vieux d’à coté d’avoir bloqué l’escalier avec leur crainte idiote des voleurs. Personne ne répond, et au silence je perçois que je dois être seul dans l’immeuble.

Vite, les fenêtres !

Là, je me rends compte qu’elles sont bloquées par un truc informe qui tamise la lumière.

Ciseaux, briquet, coups, rien ne semble pouvoir ébranler cette masse souple mais résistante.

Une demi heure est passée, je vais être en retard pour l’exam….

Vite le téléphone pour avertir, me prétendre malade, que sais je ? Lire la suite

La voleuse d’images

Dans la vitrine du magasin fermé de costumes de Carnaval s’activait une femme à chignon gris, à la taille empâtée, au regard concentré. Impossible de deviner que, derrière la grille ouvragée, à l’heure où finissent les spectacles et où on se retrouve pour boire un verre et commenter la soirée, elle était en train de concrétiser son rêve le plus ancien.

La femme avait été une épouse consciencieuse et réservée, une employée appliquée et assidue et une mère dévouée et discrète. Traductrice, elle effectuait son métier avec beaucoup de minutie, vérifiant chaque phrase, rendant ses copies sans un jour de retard.

Et pendant des années, son rêve avait éclos, était devenu un projet qu’elle avait nourri : elle, la femme modeste, honnête, scrupuleuse, volerait des images et en naîtrait un film. Dans la vitrine masquée par le grillage, avec son appareil photo et sa caméra, elle volait des images. Elle avait marché dans la ville, avant de trouver dans ce magasin de déguisements la matière de son œuvre. A l’approche du Carnaval, le thème de décoration était les masques de femmes. S’y côtoyaient en foule les visages de plâtre, de velours, de bois, de cuir, de plastique, de tissu ou de papier, de toutes inspirations. Le grotesque s’éparpillait au milieu de figures antiques, de doux visages soyeux ornaient de rigides mannequins de bois, l’horrible ricanait aux côtés des effigies traditionnelles carnavalesques. Cet entassement disparate fut un révélateur : la femme volerait des images de visages de femmes. Elle avait décidé assez vite que son film serait sans parole, convaincue après les avoir tellement traduits, qu’on ne peut pas faire confiance dans les mots.

De l’autre côté de la rue, un théâtre était encore éclairé. Sur le mur, une immense photo d’un visage de femme, en noir et blanc, légèrement opacifiée par le papier collé sur une paroi inégale regardait sortir les spectateurs. Ombres noires, ils avançaient lentement, sous son regard sombre. Ses yeux noircis par le khôl et ses sourcils froncés lui donnaient un air triste et songeur. Ce visage fixé au mur regardait la femme en mouvement dans la vitrine de masques. Qui pensa qu’elle aimerait capter l’émotion dans sa fugacité. La colonne en ombres chinoises qui défilait devant la photo avait cependant quelque chose d’un peu ridicule, comme si les silhouettes sortaient des narines de l’image, trop grande, trop belle, trop star.

Brusquement, la femme s’immobilisa ; deux hommes quittaient la foule, traversaient et se dirigeaient vers le magasin. Elle se dissimula entre deux mannequins et ne bougea plus un sourcil. Les deux hommes discutaient avec véhémence et force gestes des bras et des mains. Rapidement, la femme enclencha sa petite caméra et les filma, images volées.

Elle se dit qu’il lui fallait maintenant quitter les lieux, qu’elle avait eu chaud, qu’ils l’avaient peut-être repérée. Elle se glissa dans l’arrière-boutique et s’arrêta net. Deux hommes de plâtre, figés devant un damier, paraissaient avoir été surpris en plein jeu. Elle fut saisie par le réalisme de l’œuvre et glacée par sa symbolique. Les statues, de taille humaine, contrastaient par leur blancheur dans la pièce peu éclairée. Les masques et les mannequins l’avaient fascinée, les deux figures pétrifiées la terrorisaient. Et l’attiraient en même temps.

Elle se secoua, il fallait partir. Et ne pas prendre le risque de perdre toutes les images qu’elle venait de récolter. Elle avait envie de les regarder, de les combiner et de créer un récit neuf, son récit.

Elle s’éclipsait silencieusement quand elle crut entendre un « Allô, allô », furtif, faible et mal articulé. Elle se retourna et il lui sembla voir qu’une des statues parlait au téléphone : « Allô, allô, je veux sortir. » À son tour pétrifiée, elle entendit le plâtre craquer et tomber à terre par plaques. Alors, elle enclencha sa caméra. Jamais elle n’aurait rêvé le spectacle qui s’offrait à son objectif. Elle filma l’homme qui, secouant son plâtre, se levait et se dirigeait vers la porte.

« -Je ne suis pas un pion, je pars », déclara-t-il à son compagnon statufié. Elle avait capté les paroles ; elle se sentit éclater de joie. Ce serait la seule phrase de son film muet.

Flottant sur une vague frayeur, emportée par une histoire qui naissait sous ses yeux, émerveillée, elle emboîta le pas de l’homme déplâtré.

Il savait où il allait. Elle le suivit dans les sombres ruelles de la ville endormie. Il ne semblait pas se rendre compte de sa présence. Il marchait, sûr de lui, d’un pas rapide, la tête haute. Il s’arrêta un instant pour téléphoner : « – C’est moi, j’arrive, je suis tout près maintenant. » Un silence. « -Oui, dis-moi le code. » Il stoppa devant la porte d’un petit immeuble vétuste et composa le code. La femme se glissa derrière lui dans l’entrée. Ça sentait la pisse de chat et les murs portaient de vastes auréoles de moisissures. Sous une unique applique, l’escalier paraissait vermoulu.

L’homme s’engagea sur les premières marches quand la minuterie coupa la lumière.
Ce fut la dernière image du film.