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textes du samedi à bonnefoy

Il y a des lieux

acrylique / Sophie G

Il y a des lieux que l’on imagine….

Le labyrinthe halluciné du lapin frénétique poursuivit par une Alice éperdue,

La diabolique maison en alléchant pain d’épice d’Hansel et Gretel,

La diabolique maison en alléchant pain d’épice d’Hansel et Gretel,

La forêt enchantée qui se referme pour cent interminables années sur la Belle endormie,

Les fêtes débridées du Chicago des années folles,

La planète Mars exempte d’air et d’eau, avenir parait-il, de l’humanité,

La foisonnante vie cachée Dix mille lieues sous les mers,

Les trésors sans pareil de la cité engloutie de l’Atlantide.

Il y a des lieux où l’on regrette d’être allé…

Les fêtes vulgaires, tape-à-l’œil, lieux dits « the place to be »,

Les rues nauséabondes autour du globe où l’on vend les enfants,

Les plaines à l’abandon, affligeantes de malpropreté,

Les forêts dévastées, exploitées jusqu’à l’absurde,

Les endroits contigus, pitoyables, où la pudeur aurait été de mise,

Les milieux où, le cœur à l’envers, on a senti la honte nous enflamme les joues,

Les détroits où, tombé de Charybde en Scylla, on s’est presque perdu de vue.

Il y a des lieux sacrés…

Les hauts-lieux de l’histoire, somptueux édifices creux, désertés de croyants,

Les ruines devenues romantiques des trop puissants hérétiques,

Les pagodes emplies jusqu’à la gueule de fidèles superstitieux,

Les temples mystérieux témoins d’un autre âge,

Les monastères haut perchés, loin de la terre mais encore fort éloignés du ciel,

Les grottes en suspension, sanctuaires étonnants, à couper le souffle,

Les sites vénérés des peuples premiers, bafoués, interdits.

Il y a des lieux qui nous enferment…

Au fond des geôles humides, derrière des claustras ouvragés, oublié dans des pièces bleues dont on a perdu la clé,

Dissimilé sous des voilages en dentelle, piégé dans des salons cossus,

Exposé sur des trottoirs fétides, traqués par des sortilèges,

Employé dans de larges espaces aménagés,

Là où les autres nous méprisent, nous ignorent, nous font sentir bons à rien,

Là où on nous tient sous cloche, tuant toute velléité de rébellion, toute tentative d’évasion, étouffant l’initiative et l’imagination,

Là où, interdit, on meurt, seconde après seconde, de tristesse et d’ennui.

Il y a des lieux qui nous rappellent notre enfance…

La plage qui éveille la mélancolie,

Lorsque la senteur des embruns fait pétiller les yeux,

Les sentiers forestiers que nos pas arpentent en connaisseurs,

Le jardin que l’on voyait plus grand où, chaque été, fleurissaient des cabanes,

La cuisine où, surveillant la vielle horloge, sans cesse s’affairait la grand-mère,

Le grenier qui cacha si bien nos secrets,

Là où l’impression de chaleur chaque fois déchire le cœur.

Il y a des lieux où on se fait que passer…

Entre deux trains,

Deux avions,

Deux amours,

Sans un regard pour l’instant,

Sans un soupir,

Les pensées et le cœur

Tournés vers l’ailleurs.

Il y a des lieux où on se détend…

Au creux d’une rivière cristalline qui murmure gaiement,

Devant un feu de cheminée, un livre à la main,

Plongé dans l’océan, glissant sous la caresse infinie de l’eau,

Abandonné dans l’obscurité bienveillante d’une salle de cinéma,

Rêveur sur une route de campagne au charme verdoyant,

Au sommet d’une montagne d’où la vue au lever du soleil relève de la magie,

En confiance, avec des amis, autour de vin, de rires et de confidences.

Il y a des lieux qui nous font peur…

Lorsque l’angoisse monte, que la frayeur nous aveugle,

Quand la stupeur nous propulse et nous pousse à la fuite,

Quand l’envie est là, mais la crainte plus présente,

Enseveli dans la tourmente de la tempête,

Quand tout n’est que bruit et fureur,

Lorsqu’on attend le mot qui réconforte, qui guérit,

Là où notre vie semble se jouer aux dés et que l’on a oublié la règle du jeu.

Il y a des lieux que l’on aimerait visiter,

Là où le cœur nous portera si la vie s’adoucit,

Là où la seule évocation des noms nous dessine un sourire,

Là où notre âme se réchauffera, deviendra plus légère,

Là où l’air semble plus raffiné, les sons plus subtils,

Là où la curiosité aiguise notre soif d’apprendre,

Là où l’élan de la vie nous prend par la main au rythme d’une danse,

Là où sans se plaindre, notre amour nous attend.

printemps

Printemps ; Les oiseaux s’animent à l’aube et réveillent les dormeurs embués, tout encore à leur songes nocturnes. Les forets de rêves s’épaississent, s’étiolent et disparaissent tandis que l’éveil s’étire. Le réveil retentit, comme une alerte pour le dormeur, qui lui rappelle qu’il doit abandonner le monde des songes et s’activer dans le réel. La jeunesse du jour offre un petit répit aux amoureux du sommeil, qui s’octroient encore quelques minutes entre deux aires, fondus de sommeil et d’éveil, comme une éclipse, rare moment du quotidien où les choses ne sont pas là ou elles doivent être. Le salaire des dormeurs, c’est ce tout petit moment, suspendu, parenthèse, fusion d’un espace temps réel et irréel, image sans dessin, sans contour, image chaude dont il ne restera rien dès lorsqu’un pied sera posé au sol, juste une sensation, et un concept, celui du répit, la gourmandise autorisée, comme une douce musique qu’on se rappelle à nos oreilles, réconfortante. Vivement demain matin.

 

Edgar et le Grand Ciseau

atelier du samedi, octobre 2014

 

Edgar habitait depuis toujours à Poisson Ville. Il était né dans cette ville, comme son père, son grand père et son arrière grand père, pêcheur comme lui.

Poisson Ville était un port. Quand Edgar est né, sa maison donnait directement sur le port. Edgar avait une barque, et il n’avait qu’à descendre les escaliers pour accéder à sa barque et s’élancer sur les flots avec sa canne à pêche. Il partait tôt le matin, car c’est aux premières lueurs du jour que la pêche était la meilleure.

Petit à petit, la mer s’était retirée. Cela faisait plusieurs années maintenant qu’elle s’éloignait sans que personne n’y comprenne quoi que ce soit. Certains évoquaient le réchauffement climatique, un trou noir dans la galaxie ou même Dieu mais au fond personne ne savait vraiment. La mer était désormais à plusieurs km de Poisson Ville et continuait à s’éloigner.

Les habitants de Poisson Ville étaient affligés. La petite cité qui vivait de sa pêche et du tourisme avait été désertée par les voyageurs, puis par les habitants qui n’avaient plus rien à y faire. Les maisons décrépissaient.

Edgar résistait, et il continuait à aller pêcher tous les jours, avec sa barque. Il ramait sur la lande pendant plusieurs km, même si c’était dur, épuisant, car il aimait trop sa barque et refusait de l’abandonner pour une voiture. Le trajet était de plus en plus long et Edgar ramenait de moins en moins de poissons.

Quand il s’était rendu compte de la situation, il y a 3 ans, Edgar avait été stupéfait. Après la surprise, vint la colère et la haine. Edgar se mit à détester cette mer qu’il avait tant aimée. Mer qui l’avait vu naître, grandir et qui l’avait nourrie ; mer qui l’abandonnait, sans raison. Il lui courrait après pourtant, mais quand il la trouvait, il ne savait plus s’il devait l’aimer ou la détester. L’ambivalence de ses sentiments le rendait fou… Il ne savait pas s’il voulait rester ou partir, il ne voulait pas abandonner sa ville, mais ne savait plus au nom de quoi il aurait du lui rester fidèle…

Les informations arrivaient par bribes à Poisson Ville, du fait de son isolement. On commença à parler du Grand Ciseau. Il avait été inventé loin d’ici, par des avocats soucieux d’un partage équitable des biens immobiliers dans les séparations. C’était un ciseau gigantesque, de plusieurs mètres de haut, tout en aluminium, entièrement robotisé. Quand il avançait, ses lames se rejoignaient dans un chuchotement d’acier, si bien que le Grand Ciseau était très discret. Edgar en entendit parler au Bistrot du Port, ou il buvait un café, seul, au coin du bar. C’est un groupe de commerçant qui en parlait, ils avaient lu l’histoire dans le journal et la trouvaient cocasse.  Par curiosité, Edgar acheta le journal et lut toute l’histoire du Grand Ciseau. Puis, il haussa les épaules, balança le journal et rejoignit sa barque. Il rama jusqu’à la mer, qui s’était encore éloignée… encore une fois, Edgar se demanda comment il pouvait l’arrêter. Il s’était imaginé des centaines de solutions, toutes plus farfelues les unes que les autres, toujours impossibles. Et comme il contemplait les flots, le Grand Ciseau lui traversa l’esprit… l’idée émergea, grandit dans sa tête, d’abord floue, puis se dessina clairement : et si le Grand Ciseau pouvait découper la mer ? S’il pouvait en garder une partie, qui détachée de l’autre, cesserait de s’éloigner ? Un fin sourire illumina son visage, sombre depuis bien longtemps… Il rentra chez lui à toute berzingue, et cria dans le village « je vais chercher le Grand Ciseau! ». Les habitants le regardèrent partir, incrédule.

Edgar chargea sa barque de nourriture pour plusieurs jours, il mit aussi des pulls, des bottes au cas où il pleuvrait, et une ombrelle s’il faisait chaud. Il embarqua tôt le matin, menant sa barque sur la lande, retournant la terre à chaque coup de rame, avançant lentement, découvrant un paysage de terre aride qu’il ne connaissait pas, lui qui n’avait jamais quitté Poisson Ville. Le soir, il dormait dans les hôtels, et demandait aux voyageurs s’ils n’avaient pas vu le Grand Ciseau. On lui indiquait des pistes, des directions, qu’il suivait faute de mieux car le Grand Ciseau était difficile à localiser.

Il finit par tomber dessus, un après midi, alors qu’il était parti depuis près de trois semaines. Le Grand Ciseau était posée en plein champ, juste à coté d’une maison qui venait d’être découpée en deux. Il se reposait visiblement, il avait du être fatigué par ce gros découpage. A mesure qu’Edgar s’approchait, il était mal à l’aise : comment s’adresser au Grand Ciseau ? Fallait-il lui parler, lui écrire, y avait il un mode d’emploi, un ordinateur de bord, ou un chef de chantier ? Edgar fit d’abord le tour du Grand Ciseau, qui était vraiment gigantesque. Il le dépassait de 3 ou 4 mètre, ses lames étaient impressionnantes, sa couleur gris métallisé brillait dans le soleil de début d’après midi. Edgar fit le tour, donc, et ne trouva ni ordinateur, ni micro, ni personne pour le renseigner. Il décida donc de s’adresser directement au Grand Ciseau: « Grand Ciseau, j’ai besoin de ton aide, viens chez moi à Poisson Ville et découpe la mer pour qu’elle arrête de fuir ! ». Pas de réaction. Edgar renouvela sa demande, une fois, deux fois, en criant, en chuchotant, en tournant autour, en dansant, en passant dessous, à coté, il essaya toutes les façons possibles de communiquer, rien n’y fit. Au bout d’une heure, haletant, il jeta l’éponge et repartit vers sa barque pour boire à sa gourde, car tout ça lui avait donné grand soif. Alors qu’il avançait, il entendit un léger bruit derrière lui, comme si quelqu’un hachait l’air derrière l’air derrière lui. C’était le Grand Ciseau! Celui-ci avait bien entendu la requête d’Edgar, et il le suivait pour aller découper la mer. « Miracle ! » s’écria Edgar, qui se dépêcha de rentrer chez lui, toujours dans sa barque, suivie de près par le Grand Ciseau. Edgar rama un jour et une nuit entière, et il arriva à la mer près de Poisson Ville. Il s’adressa alors au Grand Ciseau «  Vas y Grand Ciseau, coupe ! ». Le Grand Ciseau se mit en branle, ses grandes lames s’actionnèrent, et il découpa la mer, à 100 mètres du rivage, creusant un profond sillon entre deux eaux. De l’autre coté du sillon, la mer se retira. A l’intérieur, la mer resta. Le Grand Ciseau avait creusé un grand trou entre les deux, retenant prisonnière la mer à l’intérieur. Le Grand Ciseau, embarqué dans une course folle, continua à découper, découper, jusqu’à ce qu‘Edgar le perde de vue, mais il s’en fichait. Il regardait la mer qui ne partait plus… il resta des jours ainsi, n’osant pas cligner des yeux de peur que le miracle s’évanouisse. Mais non, il fallait se rendre à l’évidence, grâce au Grand Ciseau, la mer était restée. Edgar était heureux, si heureux ! Il revient à Poison Ville en galopant, sautant, riant, si content que la mer soit restée. Mais arrivé au village, certains des habitants n’étaient pas du tout contents : le Grand Ciseau, dans sa course folle, avait tout découpé autour de Poisson Ville, et la mer était en train de recouvrir la lande, ce qui ferait bientôt de Poisson Ville… une île !

 

Des années plus tard, Poisson Ville est devenue une ile, elle s’appelle désormais : Poisson Ile. Poisson Ile est entourée par les eaux, à plusieurs heures de barque d’une autre ile ou ville. Elle est comme une bouteille à la mer. L’ile se suffit à elle-même, elle vit grâce à la pêche et aux touristes qui sont revenus, curieux de voir cette ile inédite.

Certains habitants sont partis, d’autres sont arrivés, tous se sont habitué à cette nouvelle vie. Edgar, lui, est très heureux de ce changement. Il a retrouvé la mer et continue à pêcher dans sa vieille barque, incassable.

 

Les Grand Ciseaux, eux, ont été mis hors tensions, à cause de tous les dégâts imprévus, et parce qu’il n’est finalement pas facile de vivre dans une maison coupée en deux… et on a inventé le Grand Rouleau de Scotch, pour recoller ce qui pouvait encore l’être.

 

 

 

 

samedi16 novembre 2013 jeux d’expressions

Dès que je l’ai vue, mon petit doigt m’a dit que c’était la bonne. Cette fois-ci j’avais eu la main heureuse. Très vite elle a voulu emménager chez moi. J’ai toujours eu le cœur sur la main, j’ai dit « oui ! » sans hésiter. Chez elle, on se serait marché sur les pieds. Elle était intelligente, cultivée, je ne lui arrivais pas à la cheville. J’ai toujours eu deux mains gauche et au début, j’ai eu peine à retomber sur mes pieds. La cohabitation était difficile. Mais quand tout semblait prendre forme, elle s’est mise à me casser les pieds. Toujours le même sujet, toujours la même demande. Elle me disait qu’elle avait trouvé chaussure à son pied et elle voulait que je lui passe la bague au doigt. J’en avais envie mais j’étais pieds et poings liés par un manque d’argent certain. Un matin je décidais de faire main basse sur le coffre fort de la banque voisine. Je fonçais pied au plancher à travers les tunnels souterrains. Tout se passait bien quand, soudain, j’entendis : « Haut les mains ! Les mains en l’air ! » Ils étaient armés jusqu’aux dents ! J’étais au pied du mur…

Fabienne

 

Samedi 17 mai 2014

La nuit commence à tomber. Je n’aime pas prendre l’avenue lorsque la pénombre s’installe, que les réverbères ne sont pas encore allumés. Je décide de prendre par le raccourci qui passe entre les maisons, il m’évitera un détour par la grande artère. Les jardins sont calmes ce soir. Les lumières filtrent à peine derrière les volets déjà fermés. Plus j’avance et plus le chemin devient étroit.

Je ne peux plus avancer à présent. Je ne peux plus reculer. Je ne peux plus faire un geste. Seulement remuer les bras de chaque côté de mon corps mais pourquoi faire. La pierre écorche ma peau. Je distingue la fin du chemin à quelques mètres. La pénombre envahit peu à peu les recoins. Il n’y a pas un seul passant. Derrière moi je ne vois plus la rue d’où je viens. Je ne peux tourner la tête.

Je ne dois pas paniquer. Doucement je recule un pied de quelques millimètres, mon corps ne suis pas ce mouvement, il ne répond pas à ma demande. Je lui demande juste de faire marche arrière, de revenir à la position d’avant, d’il y a quelques minutes. Dix minutes ? Un quart d’heure ? Je ne sais plus depuis combien de temps je suis immobile entre ces deux murs. C’est surement un mauvais rêve. Un cauchemar. Je ne suis pas là. Ce n’est pas possible. Mon cœur s’emballe. Il n’y a personne alentour.

Je hurle. Je hurle de toutes mes forces. Je suis ridicule et paniquée. Une fourmi vient près de mon visage. Je cris encore un « au secours » sans réaliser qu’il sort de ma bouche. Tout cela est irréel. Je cris à me casser la voix. Et je pleure aussi. L’humidité des murs me fait frissonner, mes bras immobilisés s’engourdissent. Des fourmillements remontent de l’extrémité de mes doigts. Peu à peu ma tête devient lourde, la fatigue l’emporte. Je dors quelques minutes, me réveille et appelle. Ma voix ne prononce plus très distinctement tous les mots, ils deviennent des plaintes, des râles. Quand vais-je me réveiller de ce mauvais rêve ?

Il lui semble entendre des bruits venant du fond du jardin. Comme un cri. Mais il n’y a personne ni dans le jardin ni dans celui du voisin. Elle a peine à s’endormir. Ce n’est pourtant ni le cri des pies du grand sapin ni le croassement des grenouilles de la mare du voisin. C’est un cri humain, elle l’entend encore. Il vient du fond du jardin, près du puits de pierre. Il est caverneux, rempli de peurs. Elle enfouit tout son corps un peu plus sous la couverture. Elle se souvient avoir entendu des histoires d’ancêtres tombés dans ce puits. Elle se souvient que sa grand-mère lui avait interdit de s’en approcher quand elle était petite.

Elle tend l’oreille. Le cri est devenu râle envahissant son sommeil. Au petit matin elle a à peine dormi.

Mon bras tire. Mon épaule me fait mal. J’entends des voix. Des voix proches. Je ne me suis pas réveillée de ce cauchemar. La pierre a refroidi tout mon corps. Je suis devenue rugueuse, presque sans vie. Je suis devenue folle. J’ai voulu passer par ce chemin étroit, j’ai insisté, j’ai avancé sans réfléchir, pour aller plus vite toujours plus vite. Je n’ai pas pris le temps de voir que je n’étais plus l’enfant qui se faufilait entre ces deux murs anciens aux pierres déstructurées par le temps.

Je suis devenue folle et j’entends des voix.Mon corps se soulève, s’allonge. Mon corps est devenu léger, sans entraves. La fatigue voile mes yeux gonflés de peur.

Elle l’aperçoit. Silhouette abandonnée aux mains des pompiers. Elle aperçoit son fantôme, ses peurs d’enfance. Elle était juste derrière son mur, juste à portée de main.

Fabienne

le broyeur de noir – atelier du samedi – novembre 2013

BROYEUR DE NOIR

La consigne : choisir une expression. J’ai choisi : broyer du noir. Transformer cette expression en personnage / métier : broyeur de noir.

Voici l’histoire de mon broyeur de noir.

 

SULLIVANN

Je m’appelle Sullivann et je suis un broyeur de noir.

Comme mon père, depuis l’avènement du « Charlie’s Beautifoul World ». Depuis que Charlie Winston a pris le pouvoir, et qu’il a instauré la « déclaration des droits de l’homme beau et coloré », le noir et le laid sont poursuivis, traqués, pourchassés puis effacés, écrasés, broyés.

Les débris sont alors envoyés dans le grand « colorisateur », et sont transformés en jolis bonbons carmins, parmes, émeraude, re disposés de-ci de là dans la ville.

Tout le monde est beau, frais, multicolore. Charlie dit que la couleur amène au bonheur, la noirceur au malheur. Le blanc, quant à lui, a un statut à part. Il n’est ni pourchassé ni encensé. Charlie préférerait qu’il disparaisse, mais il le laisse vivre, pour l’instant.  C’est sur ce programme qu’il a été élu, que mes parents l’ont élu, ultime secousse pour sortir de la Grande Mélancolie.

De nouveaux métiers sont apparus : forçateur de sourire, colorateur bien sur, entraîneur de rire, brigadier anti laideur et broyeur de noir. Comme moi, comme Papa.

Je n’ai pas vraiment eu le choix : Papa m’a toujours dit « la couleur c’est la vie, comme moi tu détruiras le noir ». Soit. Ainsi sois-je.

J’appartiens à plusieurs brigades, je suis à la fois un électron libre et un petit soldat. J’interviens pour la BAMG, Brigade Anti Mauvais Goût, lorsqu’une ado rebelle ose tenter un «smoky » ; pour la Brigade Industrielle, quand un petit malin de publicitaire tente d’introduire le noir sous prétexte que « le buzz ça fait vendre », et pour la Brigade de l’Environnement, si tant est que l’on puisse toujours parler d’environnement, depuis que chaque millimètre de croute terrestre a été recouvert de peinture. Et ça c’est pas simple. La nature, elle se bat. Le moindre éboulis, glissement de terrain, coup de vent, et ré apparaissent roche volcanique, amas caillouteux et galets noirs. Et là c’est la panique. Alarme. Evacuation. Téléphone qui sonne en continu. Je débarque en catastrophe, je m‘approche. Personne n’ose. Tout le monde me regarde de loin. Ils m’admirent et me craignent en même temps. Je regarde. Je touche. Je goute aussi, parfois. Et je fais le job. Si c’est un petit morceau, je le broie direct. Sur place. Je dégaine mon Concasseur Atomique et je le réduis en cendre. Si c’est un gros morceau, je mets en place un plan d’évacuation de type A, B, ou C, en fonction.

Pour moi, ce n’est pas un travail comme les autres. Pour les autres non plus d’ailleurs. On me dit que je fais un métier dangereux, qu’on a pas de recul, que même les scientifiques ne sont pas capable d’évaluer les risques. Que personne n’est capable de dire ce que provoque le contact rapproché du noir à terme… j’essaie de ne pas y penser.

Ce qu’ils ne savent pas, aucun, pas même mon père, c’est que ça me fascine. Ça m’effraie et m’attire en même temps… quand la plage de galets a été découverte, j’y ai passé des heures, à la regarder, stupéfixé. Une partie de moi avait envie de se jeter dedans, de s’y rouler, de se laisser submerger… et l’autre partie me hurlait de prendre mes jambes à mon cou.

Au bout de plusieurs heures, j’ai pris mon téléphone, j’ai attendu que la connexion s’établisse. Je n’ai dit que deux mots : plan C. Pour Catastrophe.

Il ne reste plus rien aujourd’hui. La plage de galets a été recouverte de gazon bleu azur. Ca pique. J’y reviens et je suis un peu triste. Je ne peux pas m’empêcher de me demander si tout cela était vraiment une bonne idée…

et puis il y a Isaur…

 

ISAUR

Je m’appelle Isaur et depuis tout petit, il m’arrive un truc très étrange. Quand quelque chose me contrarie, quand je suis triste ou en colère, une auréole noirs vient se poser au dessus de ma tête. Elle apparait comme ça, d’un coup, comme les anges, mais en noir. Genre un ange maléfique. En gros, j’ai des idées noires. Et tout le monde le voit.

Et dans le monde de Charlie, avoir une auréole noire, c’est pas franchement simple.  « Ils » pensent que c’est arrivé suite à un accident du Colorisateur, quand j’étais tout petit. Ça ou autre chose, personne ne comprend bien.

C’est pour mes parents que c’est dur. Ils me cachent. On évite de sortir. Quand il a fallu aller à l’école, ma mère m’a acheté des pulls à capuche. Uniquement à capuche, pour cacher mon auréole dedans. Le résultat était surprenant, pas tout à fait l’effet recherché, mais en partie. On évitait au maximum de me contrarier. J’aurais pu devenir un affreux petit garçon capricieux, si je n’avais pas senti dès tout petit que cette auréole noire était une malédiction…

Dans le monde de Charlie tout doit aller pour le mieux. Les gens sont beaux, heureux, sereins colorés. Du coup, raté pour avoir un travail. Ou des copains. Ou une copine. Au moindre désaccord, bing cette auréole noire, et elle fuit. D’ailleurs tout le monde me fuit. Je suis un pestiféré, un paria, la bête à abattre.

Je vis caché, surtout des brigades… Elles m’attraperaient et m’enverraient tout droit dans les Laboratoires, et je passerai ma vie enfermé là bas, éternel cobaye ou phénomène de foire, au choix… Il y en a un, le meilleur broyeur de noir, Sullivann, il ne me lâche pas, il me cherche partout, lui plus que les autres, il me fait peur.

Alors pourquoi continuer ? Parce que pour moi, je suis un Messie. Ou un truc du genre. Celui qui montre ce que personne ne veut voir, dans ce monde ou tout doit être beau, merveilleux, sans faille. Je suis l’indispensable existence du noir, celui par qui le bonheur ne peut pas être. J’ai trouvé un vieux livre du monde d’avant au marché caché : « le ying et le yang ». peut être que c’est moi le Yang…

 

 

SULLIVANN

Je m’appelle Sullivann, je suis broyeur de noir dans le monde de Charlie. Je suis peut être le meilleur broyeur de noir. Mais une quête  ne me lâche pas : trouver Isaur, s’il s’appelle vraiment come ça. Le garçon à l’auréole noire. Personne ne sait vraiment s’il existe, c’est mon père qui en a entendu parler… certains jurent avoir vu l’auréole noire, mais aucune preuve de cette vérité.

Il m’obsède : il est le premier depuis longtemps à avoir le pouvoir de créer du noir. Mais pas que. Il est le premier depuis longtemps à faire tomber le masque… Isaur est l’ennemi public numéro 1. Charlie dépense des fortunes pour le retrouver. Sans succès. J’en ai fait une affaire personnelle.

Je l’ai cherché, dans les rues les moins colorées, les quartiers mal famés aux couleurs passées… Un jour, j’ai su comment le trouver.

Une fois par an, Charlie est obligé d’ouvrir le dôme qui recouvre entièrement la ville et la coupe totalement du jour comme de la nuit… question d’oxygène parait-il. Cette nuit là, il est interdit de sortir. Je savais qu’il ne résisterait pas. Je me suis caché au sommet du plus haut gratte ciel, et j’ai attendu. Peu avant l’heure, j’ai entendu la porte s’ouvrir. J’ai d’abord vu son dos. Et sa capuche. Je crois qu’il a tout de suite su que j’étais là. Il n’a pas bougé. Il a juste dit « je savais qu’un jour on se rencontrerait ». Il savait que je le cherchais. Je me suis approché. J’étais partagé entre l’envie de l’arrêter, ce qui l’aurait amené à passer le reste de sa vie dans les Laboratoires, et le laisser parler. Et surtout, voir enfin son auréole noire.

Je savais qu’il faisait des efforts surhumains pour ne rien laisser paraitre, ne pas s’énerver, ni avoir peur. Pourtant il jouait gros. Il s’est remis à parler. « Tu n’es pas ici pour m’arrêter ; sinon, tu ne serais pas venu seul. Tu es ici parce que tu veux comprendre. Tu es fasciné. Et parce que sans doute tu n’y crois pas toi non plus ». Pendant qu’il parlait le dôme s’ouvrait peu à peu. Autour de nous, il n’y avait plus que le noir. Je ne le voyais plus, ni lui ni son auréole, si elle était là. Je ne savais pas quoi dire. Je pensais à tout ce que mon père m’avait appris. Il reprit : « regarde la nuit, sans elle pas de jour ». Je savais qu’il avait raison, mais je ne pouvais m’y résoudre. Je m’approchais, pour essayer de le voir, lui et son auréole. Il dit, dans un dernier souffle, avant que la nuit ne nous recouvre complètement « je ne te donnerai pas ce que tu veux. Tu serais obligé de m’arrêter. Et puis dans le fond, tu sais que je ne suis que le premier ». Il disparut alors totalement…

Longtemps encore, j’ai cherché Isaur. J’ai souvent cru l’apercevoir, caché sous une capuche. J’ai attendu chaque année l’ouverture du dôme, et je me suis posté chaque année au même endroit. Il n’est jamais revenu.  Parfois j’ai l’impression qu’il me laisse des messages, dans les traces grises sur les murs…

Il parait qu’il y en a d’autres, aujourd’hui. Charlie a multiplié les moyens pour le trouver. Ça le rend fou… Moi j’ai changé de métier. Je ne pouvais plus broyer du noir. C’était devenu trop vivant. J’ai rendu mon tablier, au grand dam de tous, en particulier de mon père qui ne me l’a pas pardonné. Je ne travaille plus.

Je milite aujourd’hui pour ré introduire le blanc dans la palette des couleurs…

Envol

cielTout autour s’emboîtent des tâches aériennes.

Les rondeurs floues se diffusent dans l’orange de mon dos. Elles suivent la chaleur, se perdent dans les cratères liquides, se dispersent, colorent et mélangent.

Le mouvement pinceau ébauche mon envol multicolore, me superpose au chaud acidulé. Impression plongeon au dessus des ondes.

Touches d’eau, légèreté m’envole.

Je ne marche plus, je minuscule mes traces.

Me mélange, goutte, bulle et me noie.

ouf …

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Je pointe mon arme vers toi
Pour tuer le temps qui a passé
Le temps que l’on a trop regardé
A travers la fenêtre fermée
Je pointe mon arme vers toi
Pour tuer cette ville où l’on s’est rencontré
Cette ville où l’on s’est déchiré
Je pointe mon arme vers toi
Pour tuer le silence de cette petite maison blanche
Pour tuer le silence qui git dans l’escalier
Je pointe mon arme vers moi
Ça y’est tu es sauvé.