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Il y a des lieux

acrylique / Sophie G

Il y a des lieux que l’on imagine….

Le labyrinthe halluciné du lapin frénétique poursuivit par une Alice éperdue,

La diabolique maison en alléchant pain d’épice d’Hansel et Gretel,

La diabolique maison en alléchant pain d’épice d’Hansel et Gretel,

La forêt enchantée qui se referme pour cent interminables années sur la Belle endormie,

Les fêtes débridées du Chicago des années folles,

La planète Mars exempte d’air et d’eau, avenir parait-il, de l’humanité,

La foisonnante vie cachée Dix mille lieues sous les mers,

Les trésors sans pareil de la cité engloutie de l’Atlantide.

Il y a des lieux où l’on regrette d’être allé…

Les fêtes vulgaires, tape-à-l’œil, lieux dits « the place to be »,

Les rues nauséabondes autour du globe où l’on vend les enfants,

Les plaines à l’abandon, affligeantes de malpropreté,

Les forêts dévastées, exploitées jusqu’à l’absurde,

Les endroits contigus, pitoyables, où la pudeur aurait été de mise,

Les milieux où, le cœur à l’envers, on a senti la honte nous enflamme les joues,

Les détroits où, tombé de Charybde en Scylla, on s’est presque perdu de vue.

Il y a des lieux sacrés…

Les hauts-lieux de l’histoire, somptueux édifices creux, désertés de croyants,

Les ruines devenues romantiques des trop puissants hérétiques,

Les pagodes emplies jusqu’à la gueule de fidèles superstitieux,

Les temples mystérieux témoins d’un autre âge,

Les monastères haut perchés, loin de la terre mais encore fort éloignés du ciel,

Les grottes en suspension, sanctuaires étonnants, à couper le souffle,

Les sites vénérés des peuples premiers, bafoués, interdits.

Il y a des lieux qui nous enferment…

Au fond des geôles humides, derrière des claustras ouvragés, oublié dans des pièces bleues dont on a perdu la clé,

Dissimilé sous des voilages en dentelle, piégé dans des salons cossus,

Exposé sur des trottoirs fétides, traqués par des sortilèges,

Employé dans de larges espaces aménagés,

Là où les autres nous méprisent, nous ignorent, nous font sentir bons à rien,

Là où on nous tient sous cloche, tuant toute velléité de rébellion, toute tentative d’évasion, étouffant l’initiative et l’imagination,

Là où, interdit, on meurt, seconde après seconde, de tristesse et d’ennui.

Il y a des lieux qui nous rappellent notre enfance…

La plage qui éveille la mélancolie,

Lorsque la senteur des embruns fait pétiller les yeux,

Les sentiers forestiers que nos pas arpentent en connaisseurs,

Le jardin que l’on voyait plus grand où, chaque été, fleurissaient des cabanes,

La cuisine où, surveillant la vielle horloge, sans cesse s’affairait la grand-mère,

Le grenier qui cacha si bien nos secrets,

Là où l’impression de chaleur chaque fois déchire le cœur.

Il y a des lieux où on se fait que passer…

Entre deux trains,

Deux avions,

Deux amours,

Sans un regard pour l’instant,

Sans un soupir,

Les pensées et le cœur

Tournés vers l’ailleurs.

Il y a des lieux où on se détend…

Au creux d’une rivière cristalline qui murmure gaiement,

Devant un feu de cheminée, un livre à la main,

Plongé dans l’océan, glissant sous la caresse infinie de l’eau,

Abandonné dans l’obscurité bienveillante d’une salle de cinéma,

Rêveur sur une route de campagne au charme verdoyant,

Au sommet d’une montagne d’où la vue au lever du soleil relève de la magie,

En confiance, avec des amis, autour de vin, de rires et de confidences.

Il y a des lieux qui nous font peur…

Lorsque l’angoisse monte, que la frayeur nous aveugle,

Quand la stupeur nous propulse et nous pousse à la fuite,

Quand l’envie est là, mais la crainte plus présente,

Enseveli dans la tourmente de la tempête,

Quand tout n’est que bruit et fureur,

Lorsqu’on attend le mot qui réconforte, qui guérit,

Là où notre vie semble se jouer aux dés et que l’on a oublié la règle du jeu.

Il y a des lieux que l’on aimerait visiter,

Là où le cœur nous portera si la vie s’adoucit,

Là où la seule évocation des noms nous dessine un sourire,

Là où notre âme se réchauffera, deviendra plus légère,

Là où l’air semble plus raffiné, les sons plus subtils,

Là où la curiosité aiguise notre soif d’apprendre,

Là où l’élan de la vie nous prend par la main au rythme d’une danse,

Là où sans se plaindre, notre amour nous attend.

Adieu la Vieille

Depuis tant d’années qu’elle longeait le trottoir, on avait fini par s’habituer à sa présence. Elle faisait partie du décor. Insolite mais familière. Sans elle, la rue n’était plus la même. Son absence laissa un vide béant pendant longtemps. Les habitués se souvenaient de sa jeunesse. De la première fois, où elle avait bruyamment débarqué dans ce quartier bourgeois. Bousculant les clichés. Apportant une certaine fraicheur, un symbole de liberté, de non-conformisme. Elle avait été très accueillante avec tous. Toujours prête à rendre service, elle était passée de mains en mains, des jeunes aux vieux. Elle n’avait jamais rechigné au labeur. Elle était toujours là, tous les jours. Elle tenait la distance. Beaucoup avaient passé d’excellents moments en sa compagnie. Partir avec elle annonçait l’aventure. Nul ne savait jamais ce qui allait se passer. Personne ne revenait exactement indemne après les détours avec elle. Tous raffolaient d’elle. Lorsqu’ils passaient à côté d’elle, certains ne pouvaient pas s’empêcher de caresser ces rondeurs. Jamais elle ne s’en offusquait. Au contraire, elle semblait en tirer une certaine fierté. Il faut dire qu’elle était sacrément gironde. Parfois, elle arborait d’étonnantes couleurs. Personne n’eut jamais l’idée de lui en tenir rigueur, tout lui était pardonné. Elle avait un statut à part. Quand elle passait, elle était reconnue de loin. Des bras se levaient pour la saluer. Parfois des sifflements admiratifs accompagnaient son périple. Quelles heures de gloire !

Puis, peu à peu, sans qu’aucun ne s’en aperçoive consciemment, elle avait commencé à pâlir. Sur elle, même les teintes vives semblaient fanées. Elle ne portait plus beau. Elle semblait défraichie. Elle perdit son ardeur légendaire, se déplaça plus lentement. Le circuit s’était enraillé, la fracture arriva très vite. Elle passait de plus en plus d’heures le long du trottoir, immobile, elle semblait dépérir. On la prenait de moins en moins, lui préférant d’autres. Plus jeunes, plus toniques. Cependant une certaine tendresse existait toujours à son égard. Mais elle n’attirait plus comme avant. Elle était regardée avec compassion. Elle alla plusieurs fois se faire retoucher. Rien n’y fit. Cela revenait trop cher de continuer en comparaison à ce qu’elle rapportait. Elle se mit à jouer en dépit du bon sens. Sa stabilité n’était plus garantie. Elle n’avait même plus d’assisse à laquelle se raccrocher. Elle y voyait de moins en moins. Elle eut l’impression d’être révoquée. Une nuit, elle subit des effractions qui la laissèrent complètement crevée. Elle se sentit sale, dénigrée. Aussi, démissionna-t-elle. Sans regret. Plus besoin de capote. Il fallait se rendre à l’évidence, la vieille craquelée ne séduisait plus.

Toutefois, elle n’aurait jamais imaginé, qu’un beau matin de mai, elle serait emmenée de force dans un engin spécial vers un endroit inconnu. Elle attendit longtemps sans que personne ne prenne la peine de venir la voir. Tout à coup, dans un bruit de tempête infernale, elle fut soulevée, agitée sans ambages dans toutes les directions. Elle ne put rien faire, impuissante à déjouer son sort. L’horrible programme continua sa rotation. De gigantesques mâchoires d’acier se serrèrent sur elle. Dans un déchirement assourdissant, elle se sentit entièrement démantelée. Ce fut la fin.

La vieille « dedeuche » venait d’être transformée en cube de ferraille dans la casse de Bourg-en-Bresse.

Sophie

 

 

 

Le pigeon

« Picore, picore » se disait –il.

Il était fasciné par l’oiseau. Son balancier harmonieux puisant l’eau à intervalle régulier. Son roucoulement le berçait. Comme il semblait bercer la douzaine d’homme couchée autour de lui. Sheppard venait de prendre le risque de soulever doucement son chapeau. Beaucoup d’hommes reposaient face contre terre. Certains étaient sur le flanc, comme rangés dans une boîte de conserve. Tous venaient d’être descendus là, sans plus de ménagement.

 

Fini de faire le mort. Il fit glisser le corps qui s’étalait sur lui. Il le retourna, lui croisa les bras et les mains, non en signe de respect mais de reconnaissance. Sans la présence du gros, Sheppard ne s’en serait jamais sorti vivant. Il le savait. Il en avait des sueurs froides. Heureusement, il avait eu la chance improbable de se retrouver derrière lui, au fond de la salle, à bonne distance des balles. La grosse carcasse avait amorti les impacts qui auraient pu l’atteindre. Qui aurait cru que le gros lui rendrait service. Ce dernier allait se retourner dans sa tombe. Et maintenant ? L’odeur de la poudre était encore très présente, tout était silencieux. Seul le roucoulement du pigeon résonnait dans la cave. Il fallait aller vite avant qu’ils ne reviennent avec les bidons d’essence. Ils allaient tout cramer pour sûr. Ils ne voulaient surtout pas laisser de traces. Personne ne devait entendre parler de la descente de ce soir. Jamais.

 

Sheppard se leva et recula. Cela dépassait toutes ses attentes. Il saisit l’appareil photo qu’il avait caché quelques heures plus tôt. L’œil dans l’objectif, Sheppard eu l’impression que le roucoulement doucereux du pigeon avait endormi tous ces types. Il appuya sur le déclencheur et partit d’un grand éclat de rire. Le pigeon ! Le pigeon aurait dû être lui. Il l’avait compris au dernier moment. Mais une fois encore, il s’en était sorti. Jusqu’à quand allait-il pouvoir donner le change? Il était toujours sur le fil du rasoir.

 

Tout avait commencé six jours auparavant. Un sinistre dimanche soir, Sheppard subissait un mauvais match de basket à la télé, une bière à la main, quand il reçut un appel.

Dés les premières intonations de la voix, l’accent de la haute bourgeoisie bostonienne lui révéla la distinction de son interlocutrice. Comme à l’insu, une sensualité s’échappait par moment de certaines fins de phrases. Sheppard se sentait tomber sous le charme. Est-ce pour cela qu’il voulut raccrocher en prétextant un mauvais numéro ? Il avait un très mauvais pressentiment. Mais l’homme était faible. Envouté par cette voix, comme les papillons par une lampe un soir d’été, il avait continué la conversation et s’était ainsi fourré dans le traquenard le plus tordu de sa carrière. Elle s’appelait Paloma, et n’était autre que la femme du maire de New York. Elle avait des problèmes de couple. Qui n’en avait pas à New York ? Cela faisait chaud au cœur de penser que, même les nantis dans leurs banlieues huppées, connaissaient les mêmes vicissitudes que le commun des mortels. Son mari s’absentait de plus en plus. Elle avait des doutes quant à sa fidélité. Elle voulait qu’une enquête soit diligentée à son encontre. De façon extrêmement discrète, sans que personne ne sache jamais qu’elle en était l’instigatrice. Elle avait choisi de s’adresser à lui, après avoir repéré son numéro en tout petits caractères dans les pages jaunes. Peu flatteur pour Sheppard. Il aurait dû refuser l’affaire, trop gros poisson pour lui. Toutefois, Paloma avait des arguments. A chaque tentative de refus de la part de Sheppard, elle augmentait le montant de sa rétribution. Le montant était tel qu’il en eu le vertige. Son agence battait tellement de l’aile que, l’enseigne au néon indiquant l’entrée ne tenait plus que par le fil électrique et pendait lamentablement.  Ce serait un nouveau départ, espérait-il.  Ainsi, il avait accepté l’affaire. Paloma ne semblait pas surprise. Elle lui communiqua tous les renseignements qu’il jugea utiles. Une heure après il raccrocha. Etait-ce un tournant dans sa vie ? L’argent était-il sa seule motivation ?

Sheppard resta cependant dans un immobilisme incompréhensible pendant deux jours entiers.

Puis, le mercredi, il passa enfin à l’action. Grace aux indications de sa femme, il n’eut aucun mal à repérer le maire. Il le suivit dans sa Bentley flambant neuve jusqu’au 55 Fitzgerald Lane. Il passa derrière le bâtiment, tira l’escalier de secours pour le faire descendre et se rendit à la hauteur du seul appartement éclairé. Sheppard se définissait lui-même comme blasé. Pourtant, voir ce que faisait l’homme, le plus important de la plus grande ville du pays le plus puissant au monde, avec ce jeune homme, une petite frappe du Queen, dans ce petit meublé sordide, lui souleva le cœur.

Malgré son dégout, il prit consciencieusement ses photos. Paloma pourrait en tirer une bonne pension alimentaire ! Il avait rendez-vous avec elle, il lui remettait les clichés et fin de l’histoire.

…Cela aurait dû s’arrêter là. Cela aurait pu s’arrêter là, si Sheppard n’avait, une fois encore, cédé à son habitude de gratter sous la surface. Il retourna dans sa voiture. Deux heures après, il continuait à suivre le maire qui se rendait à Brooklyn. Il stoppa sa voiture le long du fleuve. Le bruit du moteur allumé couvrit le cliquetis de l’appareil photo rivé à son oeil. Une Chevrolet noire s’arrêta à sa hauteur en sens inverse. Par les vitres ouvertes, une enveloppe de papier kraft passa de la main du maire à celle d’un homme à la très longue silhouette marron et beige portant un borsalino foncé rabattu sur les yeux. La Bentley démarra. Sheppard hésita un quart de seconde. Il fit demi-tour et, à distance respectable, suivit la Chevrolet. Celle-ci s’arrêta devant le Theodore Cafe, repaire bien connu de Luiggi Leone, parrain de la Mafia à New York. Quel lien pouvait-il exister entre le maire et Leone ? La curiosité de Sheppard lui permettait de surmonter la terrible angoisse qui le saisissait en franchissant le seuil du Theodore Cafe. Il eut juste le temps d’apercevoir « l’homme-girafe au borsalino» pénétrer dans l’arrière salle réservée aux initiés. Sheppard repéra Riggi -la –goutte accoudé au comptoir, comme à son accoutumée. La voix roque et enivrante de Tom Waits semblait participait à son égarement.

Une bouteille de Walker plus tard, Riggi-la-goutte lui servait tout sur un plateau. Leone avait acheté l’équipe de basket de New-York. En cette fin de saison, les Knicks étaient vainqueurs. Ce dernier match contre les Celtics devait être du gâteau. A eux le play-off. Les paris ouverts, la voie était royale. Mais Leone avait récemment investi dans le casino de Boston avec la branche de la famille locale et le deal était clair. Les Knicks devaient perdre. Cela rapporterait gros. Riggi-la-goutte en avait des trémolos dans la voix. Après la seconde bouteille de Walker, l’ami fidèle, Riggi-la-goutte lui fila tous les noms des comparses. Il lui souffla également, sous couvert de promesse de secret absolu que le maire était lui même impliqué dans le deal. Coincé disait-on, mais là-dessus, Riggi n’en savait pas plus.

Sheppard, lui, n’eut aucun mal à faire le lien avec le 55 Fitzgerald Lane. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que Leone faisait chanter le maire, compromis dans sa sordide histoire de mœurs, et qu’ainsi il avait le champ libre.

Sheppard n’écouta pas sa petite voix intérieure lui implorer la prudence. Une demi-heure plus tard, sa voiture s’arrêtait devant le domicile du maire. Un air de jazz s’échappait des fenêtres entrouvertes par cette chaude soirée de juin. Sheppard sonna alors que le saxo achevait sa complainte lascive. Le domestique noir, s’apprêtait à le congédier promptement quand Paloma apparut en haut de l’escalier. Son déshabillé vaporeux de soie blanche soulignait son teint diaphane ainsi que la minceur de sa silhouette tout en révélant la rondeur de ses hanches. Ses longs cheveux blonds ondulaient sur ses épaules menues. Des cils noirs et longs ourlaient ses grands yeux bleus. Son regard lumineux saisissait par le voile subtil d’une ombre de tristesse dissimulée. Ses pommettes hautes sculptaient en douceur son visage d’un ovale parfait. Sa bouche ressemblait à un fruit prêt à être croqué.

« Elle est vraiment belle à damner un saint » se dit Sheppard. Mieux qu’une star d’Hollywood !

« Laissez James, monsieur à rendez-vous avec moi. » Sheppard renoua avec le charme envoutant de sa voix. Cette voix qui l’avait conduit jusqu’ici. Il se sentit fondre. Malgré tout, il ne fut pas étonné du mensonge. Son apparition à son domicile avait dû la prendre de court. Elle s’en tirait plutôt bien.

Sheppard s’en voulait déjà cruellement de la déception qu’il allait lui causer.

«  Désolé madame. C’est à votre mari que je désire m’adresser. » dit-il sèchement.

Elle blanchit, détourna la tête, son dos sembla se courber légèrement, sa main saisit la rampe de l’escalier. Quand elle le fixa à nouveau, le cœur de Sheppard fut transpercé par les flammes de haine qui s’échappaient de son regard.

« Jamais il ne vous recevra et quand bien même, jamais il ne vous croira » souffla-t-elle dans un murmure.

« N’ayez crainte cela n’a rien à voir avec notre affaire. » pensa-il bon d’ajouter.

Bien-sûr elle ne le crut pas. Néanmoins, se tenant très droite, altière, elle l’accompagna jusqu’au bureau de son mari. Frappa trois fois, ouvrit la lourde porte de chêne brun :

« Chéri, quelqu’un pour toi. »

Dire que le maire était ravi serait exagéré. Un intrus à cette heure dans son domicile ! Une fois la surprise passée, en bon politicien, il afficha un masque courtois. Lorsque Paloma se fut retirée dignement, Sheppard s’entretient avec lui. Propos peu flatteurs et compromettants. Au final, Sheppard lui proposa son idée. Le maire resta silencieux un bon moment. Pâle, prostré dans son fauteuil, les yeux baissés sur ses mains, il semblait vieilli de dix ans. Puis, il releva la tête, le regard acerbe. Ses tremblements étaient perceptibles quand il composa les premiers numéros de téléphone, toutefois sa voix tonnait déterminée. Après plusieurs coups de fils, l’opération était lancée. A minuit, Sheppard quitta le domicile du maire et retourna au Theodore. La salle était vide, la musique éteinte, le barman nettoyait les verres. Sheppard craignit l’avoir manqué. Cependant, Riggi -la -goutte sortit de l’arrière salle. Il fut suspicieux de revoir Sheppard. Celui-ci le prit à part et lui joua « la grande scène du II » comme si sa vie en dépendait. Il inventa une sombre histoire de jeu, de dette et réussit à le convaincre qu’il voulait faire partie de l’affaire. D’abord dubitatif, Riggi compatit, et se retira dans l’arrière salle. Ce fut l’homme au borsalino qui vient chercher Sheppard pour ce qui allait être l’interrogatoire le plus dangereux de sa vie. Dés qu’il fut entré, Sheppard regretta sa témérité. Riggi se retira et cinq hommes firent passer à Sheppard un long et douloureux moment. Au fond de la pièce, dans l’ombre, une fumée de cigare témoignait de la présence d’un homme qui ne disait pas un mot mais observait tout. De temps en temps, l’homme au borsalino se rendait à ses côtés, baissait la tête pour écouter et revenait lui poser une autre question, elle-même accompagnée d’un nouveau coup. « C’est sûrement Leone » se dit Sheppard. Il ne parvenait pas à voir le visage de l’homme. Sheppard était à deux doigts de tomber raide quand, contre toute attente, la porte s’ouvrit. Riggi-la-goutte se précipita pour dire quelque chose à l’homme au borsalino. Pendant qu’ils parlaient, la porte était restée ouverte et un subreptice rai de lumière éclaira brièvement l’homme au fond, assis dans son fauteuil. Leone était gros, voire obèse. Ses doigts boudinés, ornés de bagues tenait un cigare. Sheppard vit distinctement son visage boursoufflé. L’homme au borsalino se posta devant lui, obstruant la vue. Il lui dit quelque chose à voix basse. Riggi sortit en refermant la porte. Les coups s’arrêtèrent.

A deux heures du matin, Sheppard se hissait difficilement dans sa voiture. Tout son corps le faisait souffrir. Il savait que les autres ne lui faisaient pas confiance. Toutefois, un de leurs rabatteurs indispensables venait à l’instant de se faire coffrer. Comme quoi, le hasard… Ils avaient accepté de le prendre à l’essai. Il avait rendez-vous à 5 heures samedi soir dans les sous-sols du stade porte F4.

La Chevrolet de l’homme au borsalino le suivit sans prendre la peine de se dissimuler. Le message était clair.

Une fois chez lui, Sheppard téléphona pour tenir la personne informée des derniers rebondissements.

Il resta chez lui les deux jours suivants, pansant ses blessures. Quand il ne somnolait pas, il se traitait de fou, doutant de la faisabilité de son plan. Son immobilité corporelle dissonait avec son activité mentale. Son esprit tournait à vive allure. Il échafaudait plusieurs scénarii possibles. Dans la plupart des cas, les probabilités de réussite ne penchaient nullement en sa faveur. Mais une fois dans sa vie, Sheppard voulait faire quelque chose d’utile, sortir du rôle d’éternel minable.

A 5 heures, le samedi, toute la bande se retrouva porte F4 dans le sous-sol du stade. L’équipe était tendue, en attente. Sheppard, transi d’angoisse, était au supplice. Toute son énergie se concentrait à donner le change. Sa chemise blanche lui collait au dos. Il avait revêtu son blouson en cuir marron pour camoufler ce témoignage de stress excessif. Il tenait ses mains moites et tremblantes dans les poches. Heureusement, aucun homme de Leone n’avait voulu se compromettre à lui serrer la main. Avant qu’il ne sorte de chez lui, son estomac l’avait trahi. Il en gardait une pâleur déplaisante. Il fixait le sol, les yeux baissés, de crainte que son regard ne l’accuse. De profil, l’épaule et une jambe appuyées au mur du fond de la salle, il voulait se faire oublier. Il luttait pour maîtriser sa peur. Il ne doutait pas que l’alliance conclue avec l’ennemi ne s’avère qu’une tragique perfidie. Tout à coup, un mouvement se fit parmi les hommes et un léger brouhaha résonna dans la salle. Sheppard comprit que l’occasion était exceptionnelle quand il vit Leone débarquer en personne. Ses hommes se groupèrent autour de lui. Des poignées de mains furent échangées, des sourires fiers élargissaient les visages, les torses se bombaient, certains allant jusqu’à se dandiner de satisfaction. Discrètement, Sheppard se faufila aux côtés de Leone. C’est à ce moment là que l’équipe spéciale des flics soudoyés par le maire fit irruption. Nul ne les avait entendus arriver. Comment étaient-ils entrés ? Une trentaine de policiers newyorkais en costumes noirs, chapeaux visés sur le crâne, mitraillettes aux poings, entoura la bande de Leone qui eut à peine le temps de se retourner. Soulagé, Sheppard s’attendait à voir briller les menottes. Soudain, dans un ensemble détonnant, des tirs croisés balayèrent longuement et méthodiquement la salle. Les uns après les autres, tous les hommes furent abattus. Pris comme des rats dans un guet-apens magistralement orchestré. Aucun survivant n’était prévu au programme. Même pas Sheppard !

 

A 5h15, les flics ripoux partirent chercher les bidons d’essence. Extrêmement secoué, Sheppard fut agréablement étonné de se constater en vie. Il fut surpris qu’aucun des policiers compromis ne prenne la peine de vérifier leurs arrières. Comme ils étaient sûrs d’eux !

A 5H20, Sheppard prenait la photo sur laquelle Leone était facile à identifier, de face, les mains croisées.

A 6H, Sheppard, dans un piteux état mais vivant, se tenait dans le salon de Paloma. Réticente, elle avait tout d’abord refusé de le laisser entrer. Mais cette fois-ci, c’était lui qui possédait des arguments irréfutables. Il lui remit tous les clichés, les douilles relevées sur le lieu de la fusillade, la liste des ripoux, de même que les enregistrements de la conversation qu’il avait eue avec son mari, celle avec Riggi – la-goutte et celui de l’entretien de recrutement musclé chèrement gagné. Ainsi avait-elle toutes les cartes en main, la donne s’avérait excellente, à elle de jouer maintenant!

 

 

La limite de l’existence.

«  Quel mal de dos ! » se dit-il «  Qu’est-ce –que je fais dans le noir, là dans cet escalier ? » Meurtri, Marcus se réveille. Il est habillé comme la veille au soir. Sa chemise sort de son jean, les manches sont déboutonnées, son encolure est largement ouverte, il est pied-nu. Incrédule, il se redresse et fouille ses poches. Son portefeuille, ses clés, son portable ont disparu. Avait-il une veste ? Il ne se sait pas. Il n’a plus que son briquet. Il essaie de l’allumer. Cela ne marche pas du premier coup. Il doute qu’il lui reste beaucoup de gaz. Grace à la flamme activée, il regarde autour de lui, ne reconnaît pas l’endroit. Il est dans un escalier large, en bois, recouvert d’un tapis élimé retenu par des barres dorées au bas de chaque marche. La cage d’escalier semble haute. L’opacité de l’obscurité est telle qu’il a du mal à distinguer les tableaux aux murs, des portraits anciens. Il essaie de se souvenir comment il est arrivé ici. Rien. Sa mémoire lui résiste. Il ressent un poids énorme sur sa poitrine, un goût  métallique infecte sa bouche, un mal de tête commence à lui marteler les tempes. Par réflexe, il commence à descendre. Curieusement, aucun son n’est audible. Un peu plus bas, un long fouet noir au manche ciselé, serti de pierres git par terre. Il le ramasse sans réfléchir. «  Que s’est-il passé ? »

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