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textes du lundi après midi

Découpages À partir de No Comment, exposition de Jacques Barbier, avril 2019

Dans le cadre d’une étude sur la mémoire et la photographie, je devais rédiger un petit texte à partir d’un ensemble de photographies au rebut, collectées par Jacques Barbier. Sur chacune d’elles ont pouvait observer qu’un personnage avait été découpé.

Ces photos mutilées étaient aussi pénibles à observer que des images de guerre montrant des corps meurtris. Ici les membres du corps familial, amical ou amoureux avaient été sectionnés soigneusement aux ciseaux.

Ma première remarque concernait le sexe et l’âge des personnes découpées. Il y avait davantage de personnages masculins évincés que de figures féminines. Ne manquaient sur les photos ni bébés, ni enfants ni adolescents. Ceci laissait supposer que le découpage était majoritairement l’œuvre de femmes et non pas d’hommes.

Cette attitude féminine qui consistait à se débarrasser du corps à coups de ciseaux semblait la métaphore d’un assassinat, joué sur un plan symbolique et de façon plus subtile qu’un meurtre réel mais néanmoins violent. Il était impossible de faire disparaître le corps de l’indésirable en entier et restaient des reliquats, preuves que sur cette épaule de femme, une main d’homme s’était appuyée, ailleurs, tel un serpent partageant le corps féminin en deux, un résidu de bras entourait tendrement la taille d’une jeune fille.

Il m’apparut que la tentative de faire disparaître celui qui jadis avait été proche, entraînait en réaction une mutilation symbolique de ces découpeuses. En ôtant une jambe appuyée contre la leur, elles avaient raboté une partie de leur propre corps. Parfois quand la photo représentait un couple enlacé, un coup de ciseau rageur avait fait disparaître leur main, une partie de leur tête ou de leurs cheveux.

Sur une photo ancienne, prise dans les années quarante si l’on en juge à sa coiffure impeccablement crantée, on voit Suzanne qui a inscrit son nom au bas de la photo. Son mariage s’est révélé difficile et après le divorce elle a conservé les photos de sa jeunesse tout en faisant disparaître son compagnon. Reste accrochée à son épaule, sa main, telle une sinistre décoration. Ainsi la main de l’homme qu’elle considère l’avoir trahie et blessée se tient toujours comme un fantôme sur son épaule. Ôter cette main exigerait de meurtrir la représentation de son propre corps qui afficherait un trou à la place de son épaule.

Le vide béant laissé par le découpage ou la parcelle de corps encore perceptible dans l’image, viennent réactiver la souffrance. Cette suppression restitue le ressentiment ou même le sentiment si le découpage a pour but de cacher une relation ancienne. Ainsi ces découpages apparaissent comme de vaines tentatives et les photos découpées finissent la plupart du temps au rebut. Autant renoncer à elles si l’on ne sait pas « se foutre du passé » comme le chantait si joliment Edith Piaf.

une pincée de tuiles

Une pincée de tuiles

Qu’il est loin mon pays, pensais-je dans la cour de l’école Arthur Rimbaud de Chanteloup les vignes, qui n’avait de bucolique et poétique que le nom. Patrouillant dans la cour de récréation cernée par une haute grille qui la protégeait d’éventuels projectiles et intrusions, je songeais : qu’il est loin.

Parfois au fond de moi se ranime le souvenir de ce temps là où je trimballais ma nostalgie dans mon cartable de cuir fauve usé. Je marchais le long de la Seine à Conflans Sainte-Honorine, seul lieu dont la beauté me paraissait égaler l’eau verte du canal du Midi. Y manquaient toutefois le rose et la brique rouge des Minimes, Saint-Germain-en-Laye était belle et glacée et Achères plutôt grise, on ne pouvait les confondre avec ô mon paîs, ô Toulouse, ô Toulouse.

Je me souviens du moment où je reprends l’avenue vers l’école quand mon fils me dit : « y en a qui arrêtent pas de nous embêter, on jette mon cartable et on est bourré de coups de poings ! » . Je lui conseille de ne pas se laisser faire si on l’attaque : « Ici, si tu cognes, tu gagnes. C’est des lourdauds qui ne comprennent que les coups. Ici, même les mémés aiment la castagne. »

Revenus en banlieue toulousaine il me dira, ravi de sa première journée : « Dans la nouvelle école, personne nous tape à la récré. ». Ô mon paîs, ô Toulouse, plus calme et plus douce à vivre que dans la chanson. Moi qui avait fait tant d’efforts pour neutraliser mon accent, sur les conseils de notre inspecteur qui prônait le français standard, me voici ébahie qu’un torrent de cailloux roule dans ton accent, Toulouse, et je m’embrouillais parfois croyant les gens en colère mais non, ce n’était que de la passion. Je devais me rendre à l’évidence : ta violence bouillonne jusque dans tes violettes, Toulouse.

Ceci me rappelle une dispute entre un normand que nous hébergions et mon ami qui le traita familièrement de con par un automatisme de langue. Je tentai de le rassurer. « Vois-tu, à Toulouse, on se traite de con à peine qu’on se traite », mais il ne voulut rien savoir. Alors je songeai :  Il y a de l’orage dans l’air et pourtant, on ne lui voulait aucun mal au normand, c’est vraiment con qu’il se fâche !

Je les laissai à leur malaise pour me balader au centre ville et comme jadis et comme toujours, je vis combien l’église Saint-Sernin illumine le soir et m’asseyant sur un banc qui la borde, j’ouvris un carnet de croquis pour la dessiner sous la forme d’une fleur de corail que le soleil arrose d’un voile orangé. C’est peut-être pour ça, pour cette tranquille beauté, Toulouse, que malgré ton rouge et noir hanté du souvenir du martyre Saturnin, évêque attaché à un taureau et traîné sur les pavés de la rue du Taur, pour cette résistance que tu as, c’est peut-être pour ça qu’on te dit Ville Rose.

Me revoici plongée dans le souvenir de mes années étudiantes et je revois ton pavé, ô ma cité gasconne, la rue Lakanal et ton trottoir éventré sur les tuyaux du gaz, la prairie des filtres et le cinéma Saint-Agne où l’on regardait les films sur un écran gigantesque, enveloppés de lourds et odorants nuages de fumée. Cette nonchalance méditerranéenne me rappelle la chanson de Claude Nougaro, Toulouse, dont les paroles m’émouvaient aux larmes lorsque j’étais ailleurs, sentant que mes racines se desséchaient, et plus particulièrement m’émouvaient ces deux alexandrins: Est-ce l’Espagne en toi qui pousse un peu sa corne, Ou serait-ce dans tes tripes une bulle de jazz ? Quand le jazz est là, Nougayork est ici.

Tout cela, ça fait un bail, à présent je me balade tranquillement, voici le Capitole et comme tous les ans sur la place, les stands de Noël se préparent à déverser leurs spécialités, leur artisanat et leur produits manufacturés, ça va sentir le vin chaud, les chichis, les grillades. J’y arrête mes pas, je songe que j’achèterai peut-être avant Noël, à quelques pas du théâtre où les ténors enrhumés tremblaient sous leurs ventouses, quelques uns de ces récipients transparents et thérapeutiques utilisés jadis contre les refroidissements et redevenus à la mode, car voilà un cadeau original, les ventouses. Je suis tirée de ma rêverie par le joli sifflement de rossignol d’un passant, et dans ce bref espace sonore j’entends encore l’écho de la voix de papa, c’était en ce temps là mon seul chanteur de blues.

Aujourd’hui je vis à Cugnaux où les buildings ne grimpent pas trop haut et où je cultive tomates et salades dans mon jardin près de la base militaire, mais c’est plus tranquille qu’à Blagnacles avions ronflent gros. Tout de même, je me surprends à regarder les devantures d’agences immobilières qui proposent des appartements toulousains. Mais si l’un me ramène dans cette ville, pourrais-je y revoir ma pincée de tuiles comme m’offrait à admirer jadis la minuscule fenêtre de ma mansarde d’étudiante donnant sur le toit des Jacobins, où contemplant les variations du rose orangé sur un coin de ciel, j’entendais : Ô mon paîs, ô Toulouse, ôhooo Toulouse.

Joëlle, octobre 2018

La montagne

La montagne
(d’après l’exposition Paola De Pietri à la galerie du château d’eau/ mai 2016 )

 

Je n’aime ni le froid, ni la montagne.

Je n’ai toujours pas compris pourquoi je l’ai abandonnée dans cette chambre de l’hôtel de la Poste à Grenoble.

Je l’ai laissée là, endormie et nue.

Depuis ces deux jours que je marche vers les hauteurs, je ne vois que sa nudité, je ne pense qu’à sa nudité.

La neige n’a pas complètement disparu dans ce printemps tardif, ne découvrant qu’une nature aride, blafarde.

Tout à l’identique de moi qui me sens comme un soldat au combat, à la chasse aux souvenirs.

L’heureux hasard, cette montagne que je gravis, n’a pas de versant à pic, presque une montagne à vache.

Les roches par endroit laissent entrevoir des ouvertures obscures.

Il m’arrive de m’y reposer auprès de l’une d’entre-elles et je me revois la tête posée sur son sexe.

Pourquoi avoir fui vers la montagne ?

Prendre de la hauteur, idée simpliste sans doute, mais je ne veux pas de cet isolement, de ce silence interrompu que de cris de rapaces.

Face à moi des blocs de rochers, déstabilisés, éparpillés, fendus de toutes parts.

Spectacle chaotique, images de destruction

– ce que je vis c’est cela, une destruction, un chamboulement non contrôlé.

Je quitte ma position assise pour reprendre la marche.,

L’horizon est bouché, les nuages forment un rideau de brouillard.

Je suis réellement seul, aucun randonneur, ni de berger en repérage de pacages.

Comment ai-je pu par mon départ déclencher un tel séisme,
une guerre atomique ?

Est-ce que je pensais vraiment vouloir vivre seul en la quittant, deux nuits déjà passées à la belle étoile, et un repos très fragmentaire de quelques heures.

L’aube me griffe comme ces entailles des pierres.

Son fantôme me hante, m’assaille, me défigure, elle se venge de moi avec une férocité guerrière.

Jamais je n’aurais pu, un seul moment penser à l’hostilité que peut offrir la nature.

Je ne veux pas, je ne veux pas redescendre,

je cherche à aller plus haut, mes forces faiblissent, j’ai soif, j’ai faim.

Je me sens zombie, j’ai perdu ma qualité d’être humain, je mâchonne des herbes que j’arrache du sol, une nouvelle nuit va venir, et si je ne croise personne, je vais mourir dans une de ces grottes vides, même pas un terrier à lapin.

Quel Dieu a pu imaginer un décor pareil ?

Je voudrais m’arracher la tête des épaules et la balancer contre les rochers,

Provoquer un éboulis pour m’enfouir sous ces cailloux projetés jusqu’au pied de son lit.

Où est-elle, que fait-elle ?

Mais pourquoi ne pas avoir fait marche arrière pour la retrouver.

Cette dernière nuit avec-elle, nos ébats si fougueusement amoureux ?

Je prends conscience de ce qu’est d’être chaotique comme cet environnement.

Je suis sans le savoir, trop soupe au lait, d’humeur toujours changeante pour un oui, pour un non, infidèle et jaloux.

Comment pouvait-elle m’aimer.

Comment aimer cet amas de minéraux irrationnel ?

Je dois m’enfuir, m’enfoncer au creux de la terre, choisir la plus petite béance pour la pénétrer et ne jamais revenir, le « retour in utero ».

Ne plus rien maîtriser, plus d’action, dormir jusqu’à mon dernier souffle.

Philippe Courtemanche

Si on pouvait écouter la bande sonore de cette image de Tod Papageorge, prise au Central Park de New-York, cela aurait pu être la chanson de Léonard Cohen « Suzanne », diffusée par le haut- parleur d’un petit transistor.
La voix grave et suave du chanteur enfouie dans un léger grésillement de l’écoute de cette radio à piles.
C’était sans doute l’été, en mi-journée, le soleil au zénith, et rares les bruits d’oiseaux pour contrarier le son du transistor mis à faible volume.
Une ouïe fine et attentive aurait pu percevoir seulement en plus de la musique, le frôlement du pantalon en cuir de la belle jeune femme effectuant des ciseaux avec ses cuisses et les demi retournements de son corps allongé sur ce rocher et entremêlé avec ceux de ses copines et de leur copain garçon elles et lui en tenue de bain.
Parfois aussi le clic-clac du décapsulage d’une canette de bière en métal ou le crissement du sachet plastique de chips que picoraient avec un léger craquement, chacun à leur tour les jeunes gens visiblement en pause détente.
Autour d’eux aucune force de vent de ce jour d’août pour agiter les herbes folles et disputer le murmure des lents clapotis de l’eau calme du lac.
De ce petit groupe comme enlacé les uns avec les autres, s’échappaient des mini gloussements féminins ou des rires étouffés du garçon.
Les peaux de leur corps à moitié dénudés s’effleuraient dans un frôlement à bruit feutré dans les déplacements au ralenti de leurs bras et torses, quand ils essayaient de faire un peu d’ombre avec leurs mains.
Au loin des plouf de baigneurs, mais ces post-adolescents n’étaient venus là que pour se reposer, pas de jeu de corps à corps érotisé dans leur gestuelle lente, leurs os grinçaient sur ces roches dures et brulantes et seul le linge des serviettes de coton qui les protégeai de cet inconfort laissait passer un faux bruit.

Philippe Courtemanche

ATELIER DU 5 avril (exposition GIACOMELLI)

Ah ! Tu veux que je suggère l’Italie par une impression graphique, comme un bavardage intérieur et nocturne ou comme l’intimité de l’amour qui se cache dans les chemins interdits où flotte le souvenir d’un tremblement de terre?

Comme un avion mis en orbite, je recherche, le nez au vent, sans pensées dominantes, libre.

Apparaissent alors, sans fin, des champs, des lacs et des écorces qui gribouillent des sillons joyeux en pelote d’encre.

Les anciennes tapisseries des maisons délabrées tracent au hasard des mikados noircis par le temps comme les rides des visages usés par l’indigence et l’abandon.

L’Italie suggère la beauté à la profondeur d’un regard. Elle dissimule l’impression opaque des miroirs transparents derrière l’entrelacement de la vie qui s’écoule.

Les arènes de Madrid

 

  • Atelier du 14 mars 2016

Trois photos en noir et blanc prises aux arènes de Madrid

Dénommées «  La plaza de las ventas » ce sont les plus grandes arènes d’Espagne. Inaugurées en juin 1931, elles peuvent contenir 23798 personnes.

C’est veille de corrida. Les arènes retiennent leur souffle. Aucun bruit. Dans le cortal, le taureau attend.

  • Chacun s’affaire à sa tâche, et tous pensent à lui. Quelques heures avant son entrée en piste, le torero nous accorde une pose. Il a vu le taureau, il connait la finca où il a grandi, il sait quelle herbe il a brouté, il est au courant de sa généalogie. Pourtant, pas d’émotion sur son visage,  il est campé sur ses jambes fines, légèrement écartées,  dans une attitude majestueuse.  Chaussés de zapatillas noires, ses pieds sont posés en position ouverte sur le sol. Il a déjà revêtu l’habit de lumière. Camisa blanche, panoleta glissée dans le chaleco et chaquetilla. Dans sa main gauche croisée sous la droite, à hauteur de sa taille il tient la toque qu’il posera tout à l’heure sur sa tête. La talequilla moulante s’arrête à mi- mollets, il ne porte pas de bas. Le jeune homme est élégant. Un visage délicat, des cheveux frisés coupés courts, des oreilles plaquées, un nez droit et des yeux vifs. Il est sympathique.
  • Plus loin, le garçon d’arène, bien que très occupé, accorde un instant à l’œil du photographe dans la pénombre  du couloir qui mène aux cortals. Son habit clair fait une tâche de lumière. Il surprend par son allure lourde, puissante et son air soucieux. Une tête ronde, des cheveux courts, et noirs, il fronce les sourcils qui surplombent de petits yeux sombres. Une fossette au menton attire le regard. Sa blouse claire s’arrête au niveau de la taille. Les boutons du haut sont ouverts sur une chemise sombre. Le pantalon dont le bas est négligemment rentré dans des bottes en plastique blanc est de la même couleur claire que la blouse. A côté de lui, son outil de travail, une sorte de brouette attend qu’il se libère.
  • Nous le quittons pour rejoindre la marchande de fleurs dans un couloir lumineux aux murs blancs. Elle est ravie de jouer la star. Elle pose dans une attitude très féminine, un peu aguicheuse, pied gauche en avant, épaule droite légèrement offerte, nécessaire au commerce avec la gent masculine. Ses cheveux blonds sont peignés en arrière, l’oreille gauche est dégagé, alors qu’une mèche frôle l’œil droit. Des boucles d’oreilles tombantes et brillantes  s’accordent avec la coiffure. Elle porte un haut à encolure carrée bordée de larges fleurs soulignant une poitrine généreuse. Sa jupe à gros pois, s’arrête au-dessus du genou. A hauteur de la taille elle tient, non pas, comme le torero une coiffe mais un bouquet de trois fleurs. Elle a le visage agréable des bonnes commerçantes.
  • Demain chacun tiendra son rôle pour que la fête soit parfaite.

 

Le shérif

15 Février 2016

Quand ma grand-mère a disparu, un matin de février, alors qu’elle était allée, comme tous les jours, faire une promenade dans le bois qui jouxtait leur maison, isolée dans la campagne périgourdine, et qu’elle n’a jamais été retrouvée, mon grand-père a paru très affecté. Pendant des semaines il est resté cloîtré, ne mangeant presque rien, ne sortant plus. Pourtant ils ne s’étaient jamais entendus, ce n’était un secret pour personne. Ils ne se parlaient que par pure nécessité. Ma grand-mère était une femme timide, très effacée et entièrement soumise à son mari. Elle n’avait jamais travaillé. Lui, avait consacré sa vie à la police. Pourtant l’enquête s’étiola et prit fin assez rapidement. Lorsqu’il nous montra la photo d’un village créé pour recevoir les personnes âgées, quelque part en Arizona, nous fûmes rassurés sur son état mental. Il partit donc. Nous habitions Londres et n’avions que peu contacts avec lui. Sa décision nous soulagea. Hier en rangeant de vieux papiers, je suis tombée sur la photo de ce village. Deux ans déjà qu’il est parti. Depuis aucune nouvelle. J’avoue ne pas avoir beaucoup pensé à lui. Je restais un moment devant cette photo. Pourquoi était-il parti si loin abandonnant complètement les recherches malgré ses relations. Mon cerveau m’envoya alors : « malgré ou grâce à… ». Ce qui me vint à l’esprit, ne pouvait être balayé. Je me confiais à mon mari qui partagea mes doutes, et nous avons décidé de lui rendre visite. C’est ainsi qu’un matin de printemps nous nous sommes retrouvés face à lui, dans une petite maison qu’il occupait avec une dame coquette, bruyante, riante, tout le contraire de ma grand-mère. Il nous apparut tellement heureux, rajeuni, détendu, naïf dans son bonheur tout neuf, et dans son habit de shérif (on ne change pas) que par un regard complice, nous avons décidé de taire nos questions.

Une idée qui faisait son chemin

 

Ce matin il a remis la pendule en marche. Il est 15 heures quand il s’assied à la table de la cuisine. Il revoit les quatre hommes descendre avec précaution le cercueil dans la fosse, à la même heure, hier.

Il écrit : « Vieillard, bon pied bon œil, cherche aide dans le même état pour tromper solitude.

Coquette maison, piano qui attend des doigts de fée pour chanter, et

Vieillard ne demandant qu’à danser.

Sur le buffet une enveloppe déjà timbrée et pré-adressée est posée. Il glisse sa feuille à l’intérieur et, muni de son déambulateur se rend à la boite à lettres la plus proche.

25 janvier 2016

Les reflets de lumière ont disparu, laissant

Un vide sombre avaler le bonheur.

Reste l’inquiétude possible.

Le personnage professionnel, droit, parfois jovial

Est pourtant ridicule ou gracieux jusqu’à la perfection.

L’attitude trahit la peur.

Narcisse ironique, pose pour d’aguicheuses idoles

Prêt à se faire attendre,

Impatience insatisfaite.

je suis

Je suis le doute
Entre l’ombre et la lumière
L’eau et puis la terre
Ma peau a chaud mon cœur frissonne
L’horizon est flou et moi-même je ne me sens pas très bien
Je reflète une eau vague de lumière
La main posée devant ma réalité, je rêve.
Je suis le rêve
Transparent et éphémère
simple bulle de lumière
Reposant sur les bras de la terre
Au creux d’une branche endormie de tous je suis à la merci
Image imaginée d’un instant, déjà passée,
L’horloge du temps s’est arrêtée.
Je suis le temps
Tictaquant silencieusement
Je dépose la poussière
Dans les failles du passé
Sur un tronc déjà coupé
Le vent comble le vide
Le bois se fend d’un sourire
Pour peut-être oublier.
Je suis l’oubli
Qui a joué, qui a gagné ?
La courte paille traine encore, lasse dans l’escalier
Oubliée la chute, les échardes, les araignées
Les marches se sont tues
Et le silence est tombé.
Je suis le silence
Et je voudrais crier
Le « non » accusateur qui cherche la culpabilité
Les feuilles dans les arbres n’osent plus trembler
Je voudrais me libérer
un souffle résonne dans l’air
Avec comme seul mot liberté.
Je suis la liberté
Gigantesque toile d’araignée
Aux doigts, bâtons effilés
Jamais je ne fléchirais
Enracinée sur la jetée
Je regarde la marée danser
Indestructible le vent passe sur moi sans jamais me briser
Je suis seule à résister
Solitude est mon bouclier.
Je suis la solitude
J’erre entre ombre et lumière
Vivante au milieu de l’immobilité
Je me déplace sans trouver où m’ancrer
le poids sur mes épaules pourrait me faire plier
Je suis épiée et je doute…
Je suis le doute.

25/11/15 inspiré par l’exposition de Manuela Marques (galerie du château d’eau jusqu’au 3 janvier) et l’air du temps.