l’horloge de la gare

l’Horloge de la gare

Je suis une vielle dame respectable.Il y a plus de 100 ans qu’on m’a installée là.Au vu de mon poids, de mon importance, on a construit pour moi un grand bâtiment blanc, imposant.
Je ne suis pas tout à fait au cœur de la cité mais idéalement pas trop loin du centre.Le cœur de la cité c’est pour mes collègues,les cloches qui carillonnent. Moi, je suis silencieuse.
Je marque le temps de façon précise, régulière.je suis là pour les voyageurs, je leur suis indispensable.Je les vois arriver, traînant de lourdes valises ; ils me supplient de ralentir, mais je suis inflexible,et l’heure fatale arrive….
Je suis un repère, un fanal dans la ville, le lieu de rendez-vous ; j’en ai vu des amoureux se retrouver, je les ai couvés ; j’ai vu des échanges comme ceux du bon coin depuis quelques années….
Je domine, je surplombe les cohues de travailleurs matin et soir. Aux heures creuses il y a peu de trains, je laisse filer le temps ; alors je me souviens :
J’ai été filmée en gros plan, mes rouages, l’avancée inéluctable du temps. C’est même arrivé à plusieurs reprises, je peux dire que les plus grands acteurs et metteurs en scène sont intimes avec moi !
Harold Lloyd, géant du burlesque muet dans safety last par exemple ; Dernièrement ma présence a même écrasé les autres protagonistes, il faut dire que l’acteur n’était qu’un enfant mais le metteur en scène Martin Scorsese m’a beaucoup filmée, et en gros plan !
Je déteste particulièrement qu’on m’appelle maintenant « analogique », à l’heure de l’électronique ça veut dire anachronique.
Je trouve scandaleux,que maintenant on n’apprend plus aux enfants à dire il est midi moins vingt mais ils lisent sur leurs portables 11h40;je ne comprends pas que mes régleurs,mes employés SNCF,laissent faire !
Je ne suis plus l’unique,celle vers laquelle se lèvent tous les regards en attendant un rendez vous, en allant prendre le train des vacances ;
Ils nous promettent une belle jeunesse avec ces enfants, incapables de se repérer dans le temps grâce à mes deux aiguilles élégantes, complémentaires qui se déplacent le long de mon cadran…
Des cristaux de quartz prétendent me remplacer ! Ils se multiplient et que fait- on, je vous le demande,pour l’écologie, préserver les ressources naturelles ?
Quand il n’y aura plus de quartz moi je serai là, fidèle au poste, prête au service, inusable !
Moi j’existe de façon intrinsèque. Je suis. J’ai été posée la, la je reste au dessus de l’agitation du monde,pas question de carrière ni de promotion. Je suis la, à ma place.Aucune promotion n’est envisageable quand on a un poste comme le mien !
J’ai toujours marché, le temps ne s’arrête jamais.Je ne me déplace pas, les autres voyagent pour moi.Je les regarde aller et venir, s’agiter, partir en voyage. Pour quoi faire ? Est ce que le temps passe plus vite ailleurs ?
Je me déplace dans l’espace temps avec les jours qui rallongent au printemps par exemple.
Je ne connais pas la solitude ; il y a tous ces gens qui m’admirent depuis le sol, ces regards levés sur moi. Je vous l’ai dit, je n’ai pas voulu aller en centre ville, encore moins avec les collègues des aérogares. Mon destin est d’être unique.
Quant au bruit, vous ne trouvez pas qu’il y en a assez dans une gare ?
A quoi servirait d’être une horloge parlante si vous étés inaudible?Les annonces SNCF aujourd’hui, les sifflements des trains à vapeur autrefois, suffisent a assourdir les gens. Je sais qu’il y a des horloges en ménage avec des cloches, avec des sonneries stridentes et même avec des robots téléphoniques. Les uns seront obsolètes avant moi, les autres ne seront conservés que par nostalgie….
Si j’avais un bourreau, ce pourrait être la rouille et l’usure du temps. Si un jour on cessait de m’entretenir, de me graisser, de régler mes engrenages, je perdrai de ma puissance. Je l’imagine la rouille, attaquant certaines petites pièces,essayant de briser une dent,ébréchant un arbre à cames. Fidèle à ma mission, je continuerai mon travail, mon devoir avec mes aiguilles plus lourdes à déplacer, plus lentes a parcourir leur course.
Car, voyez vous, ignare, ce que vous appelez 2 traits noirs noirs mobiles s’appellent des aiguilles. L’une plus courte marque les heures pendant que sa grande sœur court plus vite pour indiquer les minutes. L’une prend 12 heures pour un tour de cadran,l’autre le parcourt en 1 heure.
Ainsi je tricote le temps. Pas à pas , de façon régulière ; un rang, ou plutôt un tour dure toujours une heure. Maille à maille, un ouvrage de dame, vénérable et durable.Le temps va en mailles endroit, jamais en mailles envers ; c’est le fil d’argent de la vie que je tisse en jersey, en chevrons pour les petits mousses, pour tous des les nids d’abeilles, des points de riz, et pour les vieux loups de mer des torsades et côtes anglaises.
File la laine, file les jours.

barbe bleue raconté par les objets

Je suis du plus bel indigo.Perdu au milieu de mes frères,je rêve d’un destin unique.Au lieu de quoi,je suis là, dans cette barbe touffue; Jamais le barbier n’a un regard pour moi,alors que je sais que mon bleu est plus intense que celui de tout les autres.
Je vis sur les joues d’un géant, fier de la couleur de sa barbe.Il est riche, il est puissant.Sa fortune lui a permis de marier quelques filles de bonne famille, l’une aux yeux cobalt, une autre parée de turquoise,l’autre un peu fleur bleue, une qui avait le blues,une cordon bleu,la dernière parfumée à la lavande….j’en ai compté 6 : six belles ecchymoses,6 peurs bleues,6 disparues ;
Aujourd’hui, il a joué du rasoir,des petits ciseaux,nous a parfumés.Il se marie, le ciel est azur,et la petite mariée, la 7eme, a posé sa menotte prés de ma racine, a caressé mon bulbe ; j’espérai d’autres ébats, mais il l’a laissée là, et nous sommes partis,morbleu, vers la ligne bleue de l’horizon…..

D’ébène et d’argent,dérobée, je suis fermée…close, nul ne doit m’ouvrir, je garde le secret.
Je suis la servante obéissante d’un maître complice.J’ai une mission strictement confidentielle, close, mystérieuse,silencieuse.Mon mystère est ma force.Je les attire, les fascine.
Il leur confie à toutes la petite clef de la curiosité et de l’interdit .Et je les vois venir vers moi, m’enduire de cire, frotter mes ferrures et essayer de glisser un œil dans la serrure.Je leur chante mon appel muet :» viens voir ce que je cache,ce qui t’es interdit »
Celle ci va de porte en porte, me caresse le chambranle, introduit la petite clef de la connaissance puis repart…je sais que tu ne résistera pas à la tentation….

Ma vie c’est courir, aller et venir.Je parcours les artères, les vaisseaux du cœur et des poumons, des petits orteils à la jugulaire et je marche, véhicule,roule !
Je me suis échappé de six corps exsangues, pendus par les cheveux.Certaines avaient le sang bleu, d’autres se faisaient du mauvais sang, mais toutes se sont vidées, hémorragiques, ou goutte à goutte….Je ne coagule pas, il me faut du sang frais ; Je veux du flux, je veux m’étendre, me répandre, m’amplifier, embrasser d’autres globules.
J’ai taché la petite clef d’or, une gouttelette a suffit!Elle frotte, savonne la tâche, révélatrice de sa faute. Je reste, rouge carmin incrusté sur l’or.
Il va rentrer, me verra et fera couler le sang…Sanguinaire à mon service il va l’égorger dans le cabinet ou je pulse, ou j’attends…j’entends les battements du cœur de la femme, son sang qui s’affole dans la carotide gonflée….

Tour d’angle du château, je domine. Je n’ennuie, il ne se passe jamais rien dans ce plat paysage ; je vois le seigneur partir, revenir, je vois de jeunes épousées entrer et ne jamais ressortir. Avec l’échauguette et le chemin de ronde on n’a plus rien à se raconter.L’escalier hélicoïdal lui en voit des choses se passer en bas, tout en bas;il nous raconte, des crimes, des cris mais on ne le croit pas- ça sa saurait-
Depuis peu des pas précipités, une respiration haletante arrivent jusqu’ici par l’escalier. Une jeune femme échevelée s’appuie aux créneaux, elle appelle de façon rituelle sa sœur, une certaine Anne.
l’autre répond, elle ne voit rien venir ; nous on le sait que rien ne se passe ici sur cette morne plaine!mais ça fait un peu de mouvement sur les mâchicoulis….
Mais voici que pierre à pierre une histoire va se construire ; nous voyons arriver au grand galop notre seigneur. Jour à marquer d’une pierre blanche, il monte jusqu’ici.
Il porte un long couteau, c’est à ce moment exact que le sœur dit voir venir des cavaliers.
Pont levis, abaisse toi, douves laissez passer, il va y avoir du mouvement !
Qui sait peut être entrerons dans la prospérité dans ce paysage ou seul le soleil poudroie et ou l’herbe verdoie.

le feu

Je suis le feu ; je suis sauvage, j’accepte parfois d ‘être apprivoisé ;
Je suis celui qui a vu grandir le monde et l’humanité.

A la naissance du monde, j’étais là. J’étais là dans l’incandescence du soleil,dans la lumière des étoiles.
Je suis le feu initial,indompté,au cœur du magma terrestre ; parfois j’éructe.

Je suis le feu ; j’ai veillé sur la petite enfance du monde.
J’ai été le feu sauvage des grands incendies qui les a fait fuir.
Je me suis laissé saisir pas l’intermédiaire du frottement du silex, du bois.
Je suis le feu des cavernes qui a éloigné les bêtes sauvages,a réchauffé Homo sapiens.

Je suis le feu qui a vu grandir l’homme.
Le feu violent qui a ravagé leurs villes de bois et de paille,la foudre qui les a terrorisés.
Le feu qu’ils ont voulu expliquer, moduler de leur croyances:
Prométhée, le vol du feu aux dieux,les forges de Vulcain,les démons de l’enfer,les langues de feu de pentecôte, les bougies, Hanoucca, la purification par le bûcher pour les sorcières et les hérétiques….

Je suis le feu qui accompagne l’age adulte de l’humanité.
●Le feu sauvage du Vésuve qui ravage et conserve sous la cendre;
Le feu sauvage qui fait souffrir les grands brûlés,qui séduit les pyromanes,fait courir des risques aux pompiers;celui qu’on croit apprivoiser et qui soudain tue,coup de grisou.

●Je suis le feu domestiqué,celui qui les réchauffe et les éclaire :

Je suis le feu du travail : culture sur brûlis,forgerons, souffleurs de verres,potiers, charbonniers…

je suis le feu qui nourrit:cuire à petit feu,à l’étuvée, crépiter,griller les châtaignes,odeurs de caramel et de pain grillé.
Je suis le feu des loisirs:contes et confidences au coin du feu de cheminée,feu de camp, feu de joie de la saint Jean,celui des coups de soleil des vacances,feu d’artifice.

●Je suis le feu des images symboliques:péter le feu,avoir le feu au cul,être tout feu tout flamme,le feu aux joues,la petite flamme,il n’y a pas le feu au lac,à feu et à sang,il n’y a pas de fumée sans feu….

Je suis le feu qui sera encore là quand l’homme sera mort.
j’ai présidé aux immolations en Inde,j’étais présent pendant l’holocauste, et je suis là maintenant qu’ils organisent des funérailles avec crémation, qu’ils répandent les cendres de ceux qu’ils ont aimé.

Je suis le feu éternel.
je resterai avec l’air qui m’alimente et me transporte, avec la terre que j’habite au cœur et qui parfois m’étouffe, avec l’eau qui parfois me domine et que je peux faire partir en fumée.

Je suis le feu considérable,brasier puissant,laves incandescentes.
Je suis le feu minuscule,légère étincelle volatile,feu follet fugace.

autour de l’escalier

Goré, de belles demeures coloniales à flanc de côte atlantique.
Au plus bas, coté océan pas d’escalier, pas de marches ; un plan incliné glissant, couvert d’algues putrides.
Porte sans retour.
Coups de butoir des vagues, grouillement des rats.
Des tonneaux noirs, visqueux engrangés là; il fait noir, il fait humide.
Porte sans retour.
Des objets accumulés dans le noir, comptés, mesurés, richesse entassée.
Parfois un navire ; cris perçant le silence, allers /retours en pirogue.
Déchargement ;
Embarquement.
Porte sans retour.
De longues files,descendues du niveau supérieur, têtes baissées, bruits de chaînes ; ce ne sont pas des hommes, juste de la marchandise échangée.
Porte sans retour, voyage sans retour.

Juste surplombant le quai,béant,inquiétant,un escalier étroit. Voûtes cintrées,angles saillants ; aucune lucarne,air étouffant,noir virulent,espace descendant vers les entrailles.
Néant,chiendent,entassement,grincements de dents…
Langages poignants, gémissements…
Des graffitis mordant le salpêtre.
Parfois des chants, des onomatopées :les murs, les marches en sont tremblants.
Les noms sont inexistants de ces prisonniers frissonnants, un seul matricule infamant pour les différencier.
Leur chant lancinant…
Leurs pleurs dissonants…
Cachot, violence,et ce mot justifiant l’esclavage : argent,argent,argent….

Au rez de chaussée, coté cour la lumière est un peu plus présente.
La cour est rectangulaire, 2 portes noires sur chacun de ses cotés ; quelques marches usées pour descendre aux pièces de l’office ; la porte est la seule ouverture de ces pièces.
Travailler, travailler ;
Balayer, nettoyer ;
Cuisiner, servir, se taire,surveiller, punir.
Balayer la cour sous le soleil de l’après midi,
Porter des seaux d’eau tirée du puits.
Suer, souffler, ne pas s’arrêter, ne pas se laisser distraire, ne pas trébucher sur les marches .
On a pu monter de l’infâme étage inférieur ; on a pu revoir la lumière, mais à quel prix ?
Trimer, œuvrer,bosser,besogner,servir, exécuter,peiner,supporter, accepter pour ne pas redescendre.
« s’ious plaît Maîtresse », « oui M’dame », « merci Monsieur »….
Ravaler ses larmes, apprendre une autre langue ;
Subir le joug,la tyrannie, ne jamais se plaindre ;
« oui Maître », » tout de suite Maîtresse »….
Les marches, un jour ont vu un maître, un blanc, venir parler d’abolition, d’émancipation, d’injustice ;
Cela ne s’est jamais reproduit
D’autres marches ont vu un maître trousser la petite servante sans qu’elle ne puisse rien dire.
Cela s’est souvent répété.
Il y a les marches savonneuses et glissantes de la laverie ;
Les marches acérées, arêtes saillantes de la forge ou sont fabriqués les fers, les chaînes ;
Il y a les marches évasées par milieu des cuisines, usées à force d’être lessivées.
Il y a Paulette, Josette, Ginette qui cousent près des marches pour essayer de capter un peu de lumière ; pas le droit de s’y asseoir.
Il y a Philobert, Camille, Dieudonné qui portent des fardeaux, coupent le bois, transpirent au soleil ;
iI y a des Arafan,Coumba,Bintou,Toumani qui ont du répondre à un autre nom.
Il y a des ombres qui font marcher la grande maison, qui glissent sur les marches, qui n’ont plus de passé, n’auront aucun avenir et ont perdu toute identité.

Au milieu de la cour, majestueux, un bel escalier à double révolution permet d’accéder aux appartements.La haut calme et opulence.

L’escalier d’honneur a des marches en marbre de Carrare ; elles sont larges et pas trop hautes pour que ces dames puissent y monter sans efforts ;
Elles sont immaculées, aucune trace de poussière ne doit souiller robes et jupons sur les trajets pour se rendre à l’église.
Les courbes harmonieuses du garde corps ne sont point trop hautes ; elles doivent permettre de voir ; Voir les tenues des illustres personnages qui fréquentent ces lieux.
En haut de l’escalier, une galerie ; elle permet l’accès au salon de réception,largement ouvert sur la mer;car ici ce n’est pas l’océan sauvage mais la mer et le clapotis des vagues ;
Une légère brise fait voler rubans et dentelles.
Parfois un mouchoir de batiste choit sur une des marches ; un galant homme le ramasse et l’offre délicatement à une jeune fille rougissante ;
Monsieur et Madame de la Martinère reçoivent souvent.
On danse, on grignote, on complote.
Il fait chaud, cela se passe dehors, sur la galerie, sur les marches, qui permettent une subtile hiérarchie ;
On traite des affaires, on se plaint de l’Afrique,( jamais ne sont évoqués certains sujets qui concernent le sous-sol de la maison).
Par l’escalier, intérieur et extérieur communiquent dans un va et vient incessant :
De légers pieds ont à peine effleuré les marches dans un doux froufrou de jupes ;des chaussures de cuir blanc, immaculées les ont franchies d’un pas assuré ;des chaussures à lacets, rigides et noires des ecclésiastiques les ont régulièrement empruntées ; des souliers vernis de jeunes gens les ont gravies 4 à 4; Des mocassins hésitants, craquant des coutures, des godillots militaires, des bottes martiales d’un général, des souliers de bal, toutes ont eu ce privilège.
Marches nettoyées, polies, très tôt le matin par les pieds nus d’en bas afin d’être prêtes à accueillir d’autres visites.

Goré s’est endormie lorsque cette époque a été révolue ;
Des historiens, des architectes sont venus ;Ils ont étudié, nettoyé, dessiné,soigné les passages, les escaliers,les murs de la maison ;Des hordes de touristes montent et descendent les marches de l’histoire ;
Ils s’exclament ou se recueillent sur le passé inscrit dans les murs de pierre ou de terre.

La montagne

75[1]

 

La montagne
(d’après l’exposition Paola De Pietri à la galerie du château d’eau/ mai 2016 )

 

Je n’aime ni le froid, ni la montagne.

Je n’ai toujours pas compris pourquoi je l’ai abandonnée dans cette chambre de l’hôtel de la Poste à Grenoble.

Je l’ai laissée là, endormie et nue.

Depuis ces deux jours que je marche vers les hauteurs, je ne vois que sa nudité, je ne pense qu’à sa nudité.

La neige n’a pas complètement disparu dans ce printemps tardif, ne découvrant qu’une nature aride, blafarde.

Tout à l’identique de moi qui me sens comme un soldat au combat, à la chasse aux souvenirs.

L’heureux hasard, cette montagne que je gravis, n’a pas de versant à pic, presque une montagne à vache.

Les roches par endroit laissent entrevoir des ouvertures obscures.

Il m’arrive de m’y reposer auprès de l’une d’entre-elles et je me revois la tête posée sur son sexe.

Pourquoi avoir fui vers la montagne ?

Prendre de la hauteur, idée simpliste sans doute, mais je ne veux pas de cet isolement, de ce silence interrompu que de cris de rapaces.

Face à moi des blocs de rochers, déstabilisés, éparpillés, fendus de toutes parts.

Spectacle chaotique, images de destruction

– ce que je vis c’est cela, une destruction, un chamboulement non contrôlé.

Je quitte ma position assise pour reprendre la marche.,

L’horizon est bouché, les nuages forment un rideau de brouillard.

Je suis réellement seul, aucun randonneur, ni de berger en repérage de pacages.

Comment ai-je pu par mon départ déclencher un tel séisme,
une guerre atomique ?

Est-ce que je pensais vraiment vouloir vivre seul en la quittant, deux nuits déjà passées à la belle étoile, et un repos très fragmentaire de quelques heures.

L’aube me griffe comme ces entailles des pierres.

Son fantôme me hante, m’assaille, me défigure, elle se venge de moi avec une férocité guerrière.

Jamais je n’aurais pu, un seul moment penser à l’hostilité que peut offrir la nature.

Je ne veux pas, je ne veux pas redescendre,

je cherche à aller plus haut, mes forces faiblissent, j’ai soif, j’ai faim.

Je me sens zombie, j’ai perdu ma qualité d’être humain, je mâchonne des herbes que j’arrache du sol, une nouvelle nuit va venir, et si je ne croise personne, je vais mourir dans une de ces grottes vides, même pas un terrier à lapin.

Quel Dieu a pu imaginer un décor pareil ?

Je voudrais m’arracher la tête des épaules et la balancer contre les rochers,

Provoquer un éboulis pour m’enfouir sous ces cailloux projetés jusqu’au pied de son lit.

Où est-elle, que fait-elle ?

Mais pourquoi ne pas avoir fait marche arrière pour la retrouver.

Cette dernière nuit avec-elle, nos ébats si fougueusement amoureux ?

Je prends conscience de ce qu’est d’être chaotique comme cet environnement.

Je suis sans le savoir, trop soupe au lait, d’humeur toujours changeante pour un oui, pour un non, infidèle et jaloux.

Comment pouvait-elle m’aimer.

Comment aimer cet amas de minéraux irrationnel ?

Je dois m’enfuir, m’enfoncer au creux de la terre, choisir la plus petite béance pour la pénétrer et ne jamais revenir, le « retour in utero ».

Ne plus rien maîtriser, plus d’action, dormir jusqu’à mon dernier souffle.

Philippe Courtemanche

 

papageorge

Si on pouvait écouter la bande sonore de cette image de Tod Papageorge, prise au Central Park de New-York, cela aurait pu être la chanson de Léonard Cohen « Suzanne », diffusée par le haut- parleur d’un petit transistor.
La voix grave et suave du chanteur enfouie dans un léger grésillement de l’écoute de cette radio à piles.
C’était sans doute l’été, en mi-journée, le soleil au zénith, et rares les bruits d’oiseaux pour contrarier le son du transistor mis à faible volume.
Une ouïe fine et attentive aurait pu percevoir seulement en plus de la musique, le frôlement du pantalon en cuir de la belle jeune femme effectuant des ciseaux avec ses cuisses et les demi retournements de son corps allongé sur ce rocher et entremêlé avec ceux de ses copines et de leur copain garçon elles et lui en tenue de bain.
Parfois aussi le clic-clac du décapsulage d’une canette de bière en métal ou le crissement du sachet plastique de chips que picoraient avec un léger craquement, chacun à leur tour les jeunes gens visiblement en pause détente.
Autour d’eux aucune force de vent de ce jour d’août pour agiter les herbes folles et disputer le murmure des lents clapotis de l’eau calme du lac.
De ce petit groupe comme enlacé les uns avec les autres, s’échappaient des mini gloussements féminins ou des rires étouffés du garçon.
Les peaux de leur corps à moitié dénudés s’effleuraient dans un frôlement à bruit feutré dans les déplacements au ralenti de leurs bras et torses, quand ils essayaient de faire un peu d’ombre avec leurs mains.
Au loin des plouf de baigneurs, mais ces post-adolescents n’étaient venus là que pour se reposer, pas de jeu de corps à corps érotisé dans leur gestuelle lente, leurs os grinçaient sur ces roches dures et brulantes et seul le linge des serviettes de coton qui les protégeai de cet inconfort laissait passer un faux bruit.

Philippe Courtemanche

se perdre…

Pourquoi vouloir se perdre ?
On essaie de se protéger,
Mais l’homme reste nu.
La verticalité demeure un danger.
Seul l’oubli, la somnolence perdurent.
Mémoire fœtale, mémoire du petit homme,
Broussaille origine du monde,
Goutte de pleurs du lait maternel.
S’endormir au sein de la forêt protectrice.
Cacher vos blessures.
A l’orage du temps, aux vagues des tempêtes,
Même affaibli, craindre la verticalité.
Pas de soumission au soleil.
Quittez la gangue de l’enfance,
Laissez l’oiseau en vous se déployer.
Le sexe, l’amour, votre chemin de croix
Sans espace libre, dégagé.
La nudité vous révèle.
Vous chercherez à vous perdre à nouveau
Serein, dans cette nature aux couleurs fanées.
La rose emblématique du renouveau,
L’amour libre…
Ne plus se reconnaître
Dans un flou noir d’aiguilles sombres,
Mémoire de vos racines sauvages,
Explosion du souvenir de votre jeunesse,
Douceur, tendresse, harmonie et
Le doux écho du bruissement des arbres.
Vous êtes belle, vos yeux étincellent.
Toute la nature frémit et renaît.
Vos corps s’enlacent
Pour se perdre dans la luxuriance.
L’homme se mêle à la terre
Tout cela, pour crier au monde :
« Je ne suis qu’un corps »

En binôme, Anne Tournadre – Philippe Courtemanche
Texte écrit sur l’exposition au Château d’eau : » Shane Lavalette et Nolwenn Brod ». (Mars 2017)

le tiroir du centre culturel

Le tiroir du centre culturel

septembre 2016

compte rendu médical :

à l’auscultation :

pas de pathologie notoire

mobilité :

l’appareil loco-moteur semble fonctionner harmonieusement,bien que l’on perçoive quelques raclements pour lesquels des investigations seront peut être nécessaires

anatomie :

le patient présente une longue barre stomacale que l’on peut saisir lors de la palpation ;

teint blanchâtre mais homogène sur tout le corps

réactions sternutatoires quand on lui demande d’ouvrir la bouche ;

signes cliniques à l’origine de la consultation :

Le patient sep plaint d’être parfois surchargé avec risque de débordements tels que vomissement ou de diarrhées.
anamnèse :

a vécu dans une fratrie de 6, tous identiques ; a subi la pression de puînés arrogants qui a suscité un sentiment d’écrasement

diagnostic,thérapeutique :

on donnera un traitement allopathique car le patient réside dans un lieu public,ou il est confronté à de nombreuses manipulations ; on prescrira des séances de kinésithérapie en cas d’humidité et de manque de souplesse dans les articulations.

 

 

point de vue écolo:

Il a été fabriqué il y a de longues années, en pin issu de forets locales,gérées durablement.

il est peint ; la peinture blanche du vingtième siècle doit contenir des oxydes de titane ; pas de plomb !

Il est inclus dans un meuble mural, surmonté de placards en aggloméré ; ceux ci bien sur toxiques, colles, plastiques,présence de COV seront à éliminer dans des déchetteries spécialisées, (on peut en effet craindre des traces d’amiante dans le revêtement de l’aggloméré).

Une poignée métallique pour l’ouverture ; elle est en aluminium,métal au bilan carbone négatif;l’aluminium peut être remplacé par de la céramique, résistante et neutre écologiquement.

Ainsi, le meuble pourra servir encore longtemps,il serait regrettable de s’en débarrasser pour le remplacer par du Ikéa, reconnu comme pollueur et par ailleurs avec une politique du personnel non éthique !

Il est nécessaire de faire comprendre au directeur du centre social que le recyclage est devenu une nécessité, que la course en avant du toujours plus technologique est une hérésie dans un monde ou les ressources sont limitées ;

Dans peu de temps,du fait du réchauffement climatique les tiroirs en bois seront appréciés pour leur qualités d’isolation thermiques !

 

plaidoirie

Messieurs, Mesdames les jurés, Monsieur le président ;

permettez moi de vous parler de la vie de mon client afin de vous aider à statuer en toute connaissance de cause sur cette situation délicate.

Ce tiroir est venu au monde dans une famille honnête, quoique assez ordinaire, j’ai nommé la famille Formica !

Il a grandi dans un lieu public ou il a travaillé avec vaillance,effectuant consciencieusement sa mission,protégeant courageusement ce qui lui était confié ;

Il a mené une vie régulière,glissant sur ses charnières quand on le lui demandait,ne sortant jamais du droit chemin.

Vers la fin de sa carrière un traumatisme : je veux parler de placards coulissants qui ont été placés au dessus de lui, oui vous avez bien entendu, messieurs les jurés au dessus de lui, et qui l’on écrasé de leur supériorité ; que croyez vous qu’il fit?il a simplement, humblement poursuivi sa mission en s’occupant de tâches mineures, protégeant le petits objets.

Voilà qu’a la fin d’une vie de dévouement on l’accuse de violence !

Il aurait pincé un doigt !

Qu’il me soit permis ici de m’étonner que le dossier d’instruction n’ait pas poursuivi l’interrogatoire des autres tiroirs, témoins directs de cette affaire !

De ce fait, je demande que soient audiencées ces personnes, ainsi que tous les mineurs présents le jour du drame !

En effet, messieurs dames les jurés des enfants ont raconté que la victime était très agitée,peut être même peut-on qualifier son comportement d’hyper actif !

Je subodore que cet enfant ait provoqué l’accusé et ses proches en les ouvrant et refermant d’un rythme infernal !

Comment s’étonner que dans un moment d’étourdissement mon client ait pu malencontreusement pincer un index ?

Monsieur le président, je vous demande de reporter cette affaire,l’instruction ayant été notoirement insuffisante;dans l’état actuel de la procédure, il n’est pas possible de juger sur le fond et la forme ;

Messieurs et mesdames les jurés je vous prie de bien vouloir considérer une longue vie de services rendus,d’acquitter ce tiroir et refuser de l’envoyer à la déchetterie !

la rumeur

La rumeur
10 octobre 206

Les poux sont de retour à l’école, traitez vos enfants !

Jeanne,je t’interdit de t’asseoir à coté de Ousman !Il a encore des poux.Je me demande à quoi ça sert de te traiter si ses parents n’ont aucune hygiène.
Peut être même qu’ils ne savent pas lire !
De toutes façons,tout le monde sait que les noirs vivent avec les poux, ça ne les gène pas !

Maîtresse, ma maman elle veut pas que je sois à coté de Ousman parce que ses parents savent pas lire, qu’il est pas propre;je veux être à coté de Zoé, c’est pas vrai qu’on se dissipe toutes les deux;

Tu vois Zoé ma chérie,toi tu n’en a pas des poux, c’est parce que tu as une bonne alimentation, pas de lactose, de gluten, que du bio !
Avec les ondes qu’il y a partout, la mal bouffe, pas étonnant que les autres enfants ne sachent plus se défendre,et que la vermine se multiplie !
Tu vois ma chérie que ta maman a raison de ne pas te laisser manger à la cantine ;
et comme maintenant ils vont tous mettre des bombes anti-parasites tu va respirer des gaz toxiques;tu n’ira pas à l’école cette semaine ; d’ailleurs on va aller vivre dans la Creuse, je te ferai l’enseignement à la maison.

En tant que déléguée FCPE des parents d’élèves,je trouve inadmissible qu’une certaine catégorie de population soit stigmatisée dès qu’il est question de poux;trop facile de jeter la pierre à quelques enfants étrangers qui fréquentent la classe!Je ne dénoncerai pas les fautifs, mais on voit bien que certains profitent de cette question pour avancer leurs idées nauséabondes en influençant les enfants…c’est sur ; les poux ça les arrange, d’ailleurs je me demande comment ils sont arrivés ces poux….

Madame Dupin m’a raconté la réunion de parents d’élèves de la classe de CP.Les enseignants au lieu de parler du programme et de la discipline,ont passé plus d’une heure sur le thème des poux ; tout est prétexte chez eux à ne rien faire, à discuter dans le vide ; avec toutes les vacances qu’ils ont, ils se plaignent sans arrêt ; il paraît même qu’on va les augmenter !
Ces poux ça les arrange bien, il paraît qu’ils ont été introduits sciemment dans cette classe…..moi ce que j’en dit ;

cette histoire de poux qui revient systématiquement,tu va pas me dire qu’il y a quelque chose qui cloche !A mon avis les produits des laboratoires si chers, ils sont inefficaces ;à eux ça rapporte !
d’abord, il y a eu le DDT,maintenant ils prétendent les produits naturels !Naturel, du pipi de chat oui !Tous les parents vont se précipiter à la pharmacie, ça engraisse les labos ; je me demande même si c’est pas eux qui lâchent quelques poux dans les classes pour vendre…y a des gens qui ont du se faire payer pour en mettre sur les tettes de leurs enfants !

Des poux?
de mon temps on en avait tous, on n’en faisait pas une maladie,ça faisait partie de notre vie;D’ailleurs les roux c’est bien connu, en étaient infestés.Les roux, sont pas comme nous autres;ils puent,ils sont sournois;Tu te rappelle de Louis Toulec?poil de carotte on l’appelait;Dieu merci,il n’a pas trouvé à se marier !

Camarades!la section syndicale doit réagir par rapport l’épidémie de poux.Nous pensons faire un courrier au maire de cette ville pour dénoncer une fois de plus l’état déplorable des locaux dans lesquels nous accueillons des enfants : préfabriqués insalubres,nombre d’enfants exagéré, manque de personnel d’entretien…je vous le dit, les enfants des cités, leurs enseignants sont abandonnés pas l’administration, il nous faut réagir !
Cette invasion de poux, 10 fois plus importante que dans l’école Vercingétorix du centre ville est la conséquence de l’incurie de l’administration !

Comment, vous ne savez pas ?
Il y a des poux dans la classe de CP de la cité ; c’est un enfant africain, roux, qui a infesté l’école,payé par des laboratoires pour faire marcher leur commerce ;
les instits en profitent pour se mettre en gréve ; le maire a touché des pots de vin, il a laissé faire;les blancs quittent tous cette école et vont aller vivre a la campagne pour ne plus manger à la cantine,parce qu’à la cantine, les repas sont mal équilibrés exprès et c’est la cause de pullulement de cette vermine !

Quelque part, des doigts et des touches

Quelque part, des doigts et des touches
Quelqu’un est un violon mielleux et quelqu’un contrebasse
Quelque part quelqu’un corde, accorde, décorde, répète, clac clac
Quelqu’un trompette et quelqu’un cligne et les yeux dansent
Quelqu’un a le tournis et vomit
Quelque part un petit train interlude l’écran de la télévision
Quelque part, par-ci par-là, quelqu’un part, est parti
Quelqu’un flûte et tant pis pour celui qui est parti
Quelqu’un tambourin, argentin, ou colombien ou chilien
Ne saura pas, ne sera pas, espagnol perdu, parti.
Quelque part, voix cristalline, voix craquelée
Quelqu’un sa peur, sa voix
Quelqu’un en transe percute intensément et obstinément la même prière inquiète
Quelque part, le film s’achève.
Quelqu’un banjote, country, et se croit malin avec sa chanson nasillarde même pas drôle
Quelqu’un, l’Espagnol perdu parti, contemple les chœurs de l’Asie du sud-est
Quelque par en Asie du sud-est une voix séduit l’Espagnol perdu parti
Quelqu’un murmure, chuchote, susurre
Quelque part quelques sons tiennent longtemps l’oreille perdue partie d’un Espagnol en transe
Quelque part le film commence : on danse
Quelqu’un n’aime pas danser
Quelqu’un déclare avec assurance avoir un Espagnol perdu parti et affirme qu’il va le retrouver. Il crie, hurle, postillonne, bave, gonflé de certitudes.

Marie-Françoise
Atelier du lundi 7 novembre 2016, en écoutant vingt minutes de musique